Que penser d’un auteur dont le dernier livre comble d’aise, dans le même mouvement, contempteurs et thuriféraires ?
D’aucuns verront dans « Jour de souffrance » un heureux reniement : les grincheux de la maison Figaro, qui n’en finissent plus de nous rejouer la musique aigre des Hussards au nom d’une liberté toute factice du récit ; les amoureux des pages qui charment sans décoiffer –on songe à certain animateur de télévision rangé des voitures, sauf pour les lecteurs du dimanche- ; les enfants honteux de mai 68, qui n’éprouvent leur largesse de vues qu’in abstracto.
Les autres, dont nous sommes, avaient aimé "La vie sexuelle de Catherine M". Parce qu’une femme écrivait ce que trop d’hommes avaient dit « de leur côté » et avec moins de style. Parce que le livre valait mieux encore que la marge qu’il décrivait : l’absence de complaisance de la narratrice donnait à ses expériences la couleur du clinique et du singulier universel.
Il faut être naïf ou de mauvaise foi pour s’étonner du sujet de « Jour de souffrance » : la jalousie. Le siècle du libertinage est aussi celui de Manon Lescaut. Les femmes de Goethe pleurent quand éclate l’orage, celles de Restif de la Bretonne se donnent sans se reprendre : n’étaient-elles pas les mêmes ?
On retrouve dans "Jour de souffrance" ce qui faisait le prix du précédent récit milletien. Une impudeur dans l’analyse qui s’applique ici au sentiment plus qu’à la sensation ou à l’expérience. Des bonheurs d’images : ainsi, quand il s’agit de décrire cette souffrance de l’être trompé qui a voulu savoir, et soudain sait : une « vague glaciale et sèche ». Faut-il parler de poésie ? Je ne crois pas. Plutôt de probité et de justesse, comme à propos de scènes filmées par Maurice Pialat, celles qui ont pour cadre la cuisine dans « Le Garçu », par exemple.
Jusqu’au fond de sa souffrance, Catherine Millet s’appartient. Œil qui pèse, juge, et jauge les œuvres au quotidien, elle veut pouvoir regarder ce qui lui arrive. Le corps de l’aimé, qui se livre à des jeux moins cérébralisés que les siens, se dérobe quand elle apprend que d’autres l’ont touché, étreint. Et de se sentir exclue comme dans ces jeux d’enfance où il arrive que votre tour passe sans qu’aucun camarade s’en aperçoive. Oubliée, elle n’a plus de ressource que de jouir de son propre abandon, en voyeuse. Elle se laisse coloniser par des fantasmes de dépossession. Tout être trompé y reconnaîtra ses obsessions les plus inavouables (« Je n’étais pas même la spectatrice dont un premier rôle est bien obligé de tenir compte ; j’étais le figurant que ce premier rôle ignore, dédaigne »).
Catherine Millet ne saurait en vouloir à son mari mais vit son exclusion sur le mode d’un plaisir qui pourrait la faire sombrer : « est-ce que quelqu’un qui fait une chute, et qui se retient à une branche au prix d’un effort terrible, a le temps éclair et l’inconséquence d’éprouver un soulagement quand, à bout de forces, il lâche prise et se laisse tomber dans le vide ? ».
L'auteur veut voir, savoir. Comme Eriphile dans l’"Iphigénie" de Racine, elle ne peut se soustraire au spectacle de son infortune. Et meurt en lisant les lettres de ses rivales, comme Eriphile sur l’autel où son désir de "voir" l’avait d’abord conduite. Elle ne désire pas pour autant devenir autre, et on pourrait s’étonner de ne pas lire dans « Jour de souffrance » ce vertige si commun : vouloir être la rivale, lui ressembler, jusqu’à se perdre.
Mais Catherine Millet n’est pas Kim Novak : pour subjuguer la souffrance, l’écrivain trouve la ressource de l’autofiction. Quand on vous disait que la littérature sauve…