Blog de David Valence

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Mot clé - Histoire politique

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mardi, février 12 2008

Le rideau déchiré

Deux événements d'inégale importance confirmeront, dans les semaines prochaines, que le Mouvement démocrate s'est fondé sur un malentendu : soit les élections municipales en France et les législatives en Italie.

Nous croyons depuis mai 2007 que François Bayrou s'enlisera pour n'avoir pas choisi entre le rassemblement gaullien et la coalition de Troisième force. Prenons le scrutin de mars 2008 dans l'Hexagone : quelle ligne directrice le Mouvement démocrate y suivra-t-il? On nous répond cas par cas, arbitrage en fonction des intérêts locaux, ...

Il n'est pas mille manières d'exister lors d'élections.

Pour s'y affirmer dans la radicale singularité que porte l'idée de Rassemblement, le Mouvement démocrate aurait d'abord dû reconnaître la double appartenance. Rassembler ne signifie pas exiger des impétrants qu'ils abandonnent d'autres engagements. Pour prendre un exemple cher à François Bayrou, le RPF du général de Gaulle tolérait et recherchait même la double appartenance. Exit donc le modèle du Rassemblement au-dessus des autres partis -mais pas contre eux-.

Le Mouvement démocrate représentant -d'après ses fondateurs- un choix fondamentalement différent des logiques du système, il eût pu, dans un second temps, conduire des listes homogènes dans l'ensemble des villes de plus de 9.000 habitants. Au lieu de cela, que voit-on? Des accords conclus en fonction des intérêts de chacun des candidats, comme à Paris où la nécessité de faire réélire certains apparatchiks dont le Conseil de Paris est le gagne-pain pousse à un accord avec les socialistes.

On répliquera que le Mouvement démocrate ne souhaite pas nationaliser cette élection, ce qui expliquerait ce pragmatisme (cette tambouille électorale, diront les mauvaises langues). En cas de victoire à Pau et à Aix-en-Provence, François Bayrou n'hésitera pourtant pas à clamer que les Français ont voulu sanctionner le Chef de l'Etat et ouvrir une ère nouvelle de la vie politique française (sic d'anticipation). Le Mouvement démocrate ignore donc s'il va à la bataille en fonction d'enjeux locaux ou nationaux.

A l'inverse, si le Mouvement démocrate assumait dans les media ce qu'il s'apprête à pratiquer à l'échelon local -la coalition-, son Président cesserait de se rêver majoritaire. Il tiendrait ce langage, qu'il est préférable de peser dans une majorité avec 10% que de cheminer dans le désert avec 15 ou 18. J'ajoute que le Mouvement démocrate serait dès lors tenu de clarifier ses stratégies nationales d'alliance avant le jour du vote : nul n'accepterait une délégation de souveraineté si exorbitante, qu'elle en autoriserait le délégataire à négocier selon son bon plaisir.

Voilà donc un parti qui ressemble aux radicaux des années 1930 si on règle la focale sur le mode local, mais agit comme un parti de masses protestataire quant à la politique nationale, à l'image du RPF de 1947-1955. Ces deux modèles ne devraient pas inciter les dirigeants du Mouvement démocrate à l'optimisme. Et pourtant...

Le balancement entre ces pôles de fluidité et de rigidité explique une partie du succès militant du Mouvement démocrate : chacun y apporte et y lit ce qu'il veut, dans une schizophrénie inconsciente.

Chacun s'y retrouve :

-le conseiller-municipal-prêt-à-toutes-les-manoeuvres-pour-devenir-adjoint ;

-le rêveur-qui-voudrait-que-les-hommes-de-bonne volonté-se-donnent-la-main (comme à la messe) ;

-l'exalté-qui-rejette-les-moeurs-politiciennes-et-va-répétant "la pureté ou la mort" .

Le seul à ne rien comprendre, c'est l'électeur.

Les élections italiennes qui s'annoncent infirment également une antienne bien connue des anciens de l'UDF. A ceux qui lui objectaient l'impossibilité d'une grande formation majoritaire à elle seule et strictement centriste, une dirigeante de l'UDF-Paris opposait le modèle italien.

L'argument prenait pour terreau l'ignorance crasse des Français quant aux systèmes institutionnels différents du leur. La majorité de Romano Prodi était en effet située à gauche, sans ambiguïté aucune, comme l'ensemble des formations qui la composaient (y compris la Marguerite). Le scrutin qui s'annonce devrait même donner un caractère bipartisan à cette bipolarité.

Restait en général à la dirigeante parisienne la ressource de l'exemple allemand ou autrichien de grande coalition. A ceci près que, dans un cas comme dans l'autre, un grand parti de gauche et une grande formation de droite gouvernent ensemble sans qu'existe de formation centriste à vocation majoritaire...

Le modèle de Rassemblement que promeut le Mouvement démocrate n'existe ni dans le passé, ni à l'étranger.

Le rideau ne pourra manquer de se déchirer pour le MoDem d'ici quelques années, révélant à l'oeil public la réalité d'une schizophrénie mise au service d'un seul homme.

mardi, janvier 8 2008

Un peu de noir pour commencer

Janvier : l'heure est venue de retrouver son établi, sa plume -ou son ennui-. Mon état d'esprit offre quelques ressemblances avec celui d'un parfumeur qui, ayant volontairement calfeutré ses narines pendant un mois, se retrouve à devoir composer une nouvelle fragrance. A laquelle de ses idées passées, plus que de ses sensations retrouvées, va-t-il faire confiance? Tant d'indignations, de sourires accumulés depuis décembre...

Les voeux de bonne année ont peut-être réchauffé le moral des lecteurs. Aussi ai-je choisi de commencer 2008 par la tristesse et la fidélité.

Un ancien président de la Commission européenne est mort à Paris le 29 novembre 2007.

A lire cette information, beaucoup risquent la stupeur ou l'incrédulité. Qu'ils se rassurent : l'immodestie pateline du père de Martine Aubry n'a pas disparu dans les limbes.

A deux reprises, un Français dirigea la plus fédérale des institutions européennes : entre 1973 et 1977, avec François-Xavier Ortoli, puis entre 1985 et 1995 (Jacques Delors). Que la longévité du second ait fait oublier les qualités du premier n'est pas pour nous surprendre. La mémoire a de ces injustices-là : Savary effacé par Mitterrand chez les socialistes, Pompidou perdu pour les Français dans l'ombre du Général...

François-Xavier Ortoli était plus atypique que le brillant de son parcours ne le laissait deviner. Ayant grandi en Indochine, il lutta avec courage contre les Japonais à partir de 1943, d'abord dans la clandestinité, puis sous l'uniforme. Les chemins qui exigent du courage sont souvent les moins empruntés... Très marqué par son expérience de la guerre, François-Xavier Ortoli épousa de surcroît une jeune femme dont le père, médecin, avait perdu la vie sous les balles japonaises.

L'Administration coloniale le séduisait, mais il présenta avec succès le concours de l'Ecole nationale d'Administration, que Michel Debré avait créée en 1945.

Les titres de résistance et l'engagement étaient pris en compte par les recruteurs de cette première promotion. "Croix de Lorraine" rassemblait de jeunes hommes qui avaient fait "une belle guerre", comme Michel Jobert, Michel Poniatowski ou André Van Ruymbeke (père du je) : ils vinrent enrichir le service de l'Etat de leur engagement passé. Pour François-Xavier Ortoli, la sortie de l'ENA sonna l'heure de l'Inspection des finances, ses tournées en province et sa camaraderie d'élite.

Après une première expérience des cabinets ministériels auprès de Robert Buron -figure de la démocratie-chrétienne la plus progressiste-, François-Xavier Ortoli fit le choix de l'Europe. Comme beaucoup de jeunes serviteurs de l'Etat des années 1950, il se reconnaissait dans une certaine façon de faire de la politique loin des gargarismes des démagogues. Une Europe par en haut? Oui, certes. Mais une belle idée à servir.

Directeur du Marché intérieur à Bruxelles de 1958 à 1961, il prit place avec Robert Marjolin parmi les premiers techniciens de la chose européenne. Georges Pompidou, très préoccupé de questions économiques, le choisit comme directeur de cabinet pour remplacer Jean Donnedieu de Vabres (oncle du futur ministre) à la fin de l'année 1962. Puis vint la lumière médiatique pour un homme de tempérament discret : les ministères de 1967 à 1972, l'élection dans une circonscription bourgeoise du Nord en juin 1968, l'échec face au Augustin Laurent à Lille aux municipales de 1971.

Président de la Commission européenne (1973-1977), puis Vice-président en charge des questions économiques, François-Xavier Ortoli se distingua par son sang-froid face aux crises pétrolières et par sa détermination au service de la cause européenne.

Gaulliste et européen, technicien et intellectuel : M. Ortoli était, en privé plus encore qu'en public, paradoxal. Reçu par lui il y a presque deux ans pour un entretien, j'avais gardé de son accueil un souvenir ému.

Comme le laisse entendre Faulkner à la fin des Palmiers sauvages, il n'est d'oubli que dans la mort de ceux qui vous ont connu...

vendredi, novembre 30 2007

Fin de partie

A l'heure où ces lignes s'inscriront sur la toile, l'UDF aura vécu. Les vieux compagnons des années 1970, les ambitieux des années 1980, les égarés des années 1990, les idéalistes du nouveau siècle savent-ils bien ce qu'ils vont perdre? On peut faire accroire qu'aucun bras ne tremblera au moment de voter une mise en sommeil, nul doute qu'en plus d'un esprit naîtront alors de ces questions insidieuses qui sapent les engagements.

François Bayrou, lui, ne doute pas. Bouteille de chloroforme à la main, il jubile depuis mai 2007 à l'idée de pratiquer sur son parti une anesthésie définitive. A-t-il jamais aimé l'UDF, ce démocrate-chrétien qui enrageait dans les années 1980 de voir le libéralisme l'emporter sur son personnalisme imprécis?

Est-il d'un vrai démocrate de se penser "appelé" à l'incarnation de la France, au-delà des contingences électorales? Chez de Gaulle, cette conviction avait reçu l'assentiment de l'histoire. Chez François Bayrou, elle se contente du pain d'orgueil.

Prenons l'entretien que notre candidat du printemps accorde au "Matin plus" daté de ce 30 novembre 2007. Les journalistes évoquent devant Bayrou des troupes qui se dispersent, des rangs qui s'éclaircissent. Le futur maire de Pau -avançons-nous- laisse entendre qu'il est soulagé par ces amputations, qui accréditeraient son image d'homme libre dans l'opinion. Pis, il n'a pas un mot de regret pour Jean-Marie Cavada, comme s'il ne s'agissait pour un corps sain (le MoDem) que d'être vidé de sang noir (les grincheux, les ambitieux).

L'oeil rivé sur 2012, François Bayrou attend que tout empire. "Tout empire finira" se répète-t-il en songeant à sa rivalité avec le chef de l'Etat plutôt qu'à la France. Perdu dans la métapolitique -la réorganisation du paysage partisan-, il regarde à la fois trop haut et trop bas. Les défauts du vol plané et du rase-mottes en quelque sorte. Le rase-mottes à propos de Cavada : "Il n'y aucun mystère dans cette affaire. Cavada voulait à tout prix un portefeuille. Pour prix de ce maroquin, on lui a demandé de se rallier à l'UMP (...)". Le vol plané à propos de soi : "Je défendrai un autre projet de société, et je dirai la vérité. La vérité est plus forte que les mensonges", dixit François Bouche d'Or.

Qu'avance-t-il? La social-économie, qui n'est qu'un mot. La nécessité de réduire la dette, nous en sommes d'accord. Le refus d'une "société de l'argent-roi" (le veau d'or), le rêve d'"entreprises à qui on fait confiance" (le petit entrepreneur bien gentil et peu audacieux).

La France dont Bayrou parle, c'est celle d'avant-hier, celle des solidarités organiques, de la Foi qui imprègne jusqu'aux gestes les plus intimes sans défendre l'hypocrisie. Cette France-là ne reviendra pas, les électeurs urbains du printemps 2007 le savent mieux que quiconque.

Foin de mysticisme trompeur, posons-nous des questions simples et modestes : comment être utiles au Pays? Comment servir?

Je ne crois pas qu'on fasse preuve de courage en préférant son petit tas de rêves au grand bain du monde. Cette erreur-là, François Bayrou la commet depuis six mois avec application.

En tuant une UDF créée en 1978, il prive le pays d'une force d'équilibre, et la famille centriste et libérale d'un foyer où consommer ses retrouvailles. Chacun saura s'en souvenir!

jeudi, novembre 8 2007

Irradié

Un texte de 11 lignes, formules de politesse comprises : une vraie lettre de rupture. La fin d'une aventure et une mise au ban. C'est à cela que ressemble le courrier adressé à votre serviteur par M. Philippe Arnaud, Président de la Commission nationale d'arbitrage et de contrôle de l'UDF.

De quoi s'agit-il? De mon exclusion. Ou plutôt de ma "radiation" de l'Union pour la démocratie française. Rien que de logique, penseront mes amis Modemistes.

Comme certains billets l'ont laissé entendre, il m'arrive de regretter l'aventure de la présidentielle comme on se souvient d'une impasse ensoleillée.

En avouant mon émotion, je risque une double condamnation. Les Modémistes m'appelleront à reconsidérer ma position, tout en murmurant entre eux que je l'ai bien cherché. Les Néo-centristes me suspecteront peut-être de tiédeur pour leur frêle esquif, voire de duplicité.

Comment crever l'abscès pour reprendre la route demain et parler de politique sans amertume? En faisant confiance à ce qu'on est. En l'espèce : un amoureux des mots et des analyses de textes. Je décide donc de ressasser, de remâcher celui-là, reçu ce 8 novembre au soir.

Commençons par reproduire intégralement la lettre du sieur Arnaud :

"UDF Paris, le 5 novembre 2007 Le Président de la Commission Nationale D'Arbitrage et de Contrôle

Monsieur,

Plusieurs informations nous sont parvenues, qui tendent à indiquer que vous avez fait le choix d'adhérer à une autre famille politique que celle de l'UDF.

Comme vous le savez, nos statuts interdisent, dans leur article 4, la double appartenance à l'UDF et à un autre groupe politique. Dans un tel cas, il est précisé que la radiation est automatique.

Je vous informe donc, par la présente, de la décision qu'a prise la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle d'appilquer cet article 4 et de vous radier de la qualité de membre de l'UDF.

Dans l'hypothèse où nos renseignements seraient infondés ou érronés (sic), je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'en avertir le plus rapidement possible, ce qui me permettrait de régulariser votre situation.

Je vous prie de croire, Monsieur, l'assurance (sic) de mes sentiments les meilleurs.

                                                                                                                     Philippe Arnaud"

Reprenons.

"UDF Le Président de la Commission Nationale D'Arbitrage et de Contrôle" : trop de majuscules injustifiées. On aurait pu écrire aussi bien "Le Président de la Commission nationale d'arbitrage et de contrôle" ou à la rigueur "Le Président de la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle" en considérant que le sigle de "CNAC" est souvent utilisé en interne. Les graphologues ou ici les linguistes distinguent dans l'abus de majuscules un signe de prétention ou de mégalomanie. On pourrait hasarder l'hypothèse d'un germanisme. Passons.

La "CNAC", pour les militants UDF, c'est un peu comme le Comité d'analyse et de prévision du Ministère des Affaires étrangères. Peu de gens en connaissent les membres, leur production écrite est assez limitée, mais votre oeil doit ciller en identifiant les initiales, car elles annoncent que les gros poissons se réveillent. Une fois la lecture du document achevée, vous pouvez reprendre votre souffle : les squales sont passés près de vous.

"Monsieur" : comme tout militant, j'ai reçu des milliers de lettres du "Siège". Précisons ma date d'adhésion : décembre 2002. Chacune de ces missives s'ouvrait par les mots de "Cher ami". A croire que je suis sale désormais, retourné à un anonymat total et définitif.

"Plusieurs informations nous sont parvenues" : de quoi fantasmer pour des semaines!

Un contact avec les RG? Une taupe au Nouveau centre? Un lecteur assidu de mon blog rue de l'Université, qui m'aurait balancé? Dans ce cas, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de couper ma tête, si on admet que j'ai péché -je ne l'admets pas-?

Autre hypothèse : les adhérents de l'UDF qui n'ont pas rejoint le MoDem sont tous suspects. Ce serait assez étonnant. J'attends des témoignages...

"Vous avez fait le choix d'adhérer à une autre famille politique que l'UDF". On pourrait me dire que j'ai adhéré à une autre "formation politique", mais le choix familial se veut cruel. Je ne ferais plus partie du clan, pour m'être renié moi-même.

Merci, messieurs, mais je suis en paix avec ma conscience. Taquinez la vôtre avec cette question : "à quoi servent aujourd'hui les millions de voix qui ont fait le choix de François Bayrou le 22 avril 2007?" Un votant UDF de la présidentielle et, par amitié, un suffrage MoDem aux législatives vous suggèrent cette navrante réponse : à rien.

A qui la faute?

"Comme vous le savez, nos statuts interdisent, dans leur article 4, la double appartenance à l'UDF et à un autre parti politique". Je l'ignorais, faute d'avoir jamais pu me procurer les statuts en question. Un conseil d'ami pour plus de démocratie : adresser à chaque adhérent un exemplaire des statuts avec sa carte.

L'interdiction de la double appartenance est une vieille tradition démocrate-chrétienne, même quand elle joue contre une proximité d'idées ou une fraternité d'analyse. Qu'on se souvienne du MRP qui avait, en 1947, poussé les "gaullistes" ayant adhéré au RPF vers la porte : Michelet et Terrenoire se retrouvèrent sur le sable.

Je précise que le Parti radical autorisa la double appartenance jusqu'en 1951. Le MRP ne cessa de perdre du terrain électoral après ce choix de l'a-gaullisme.

"Dans un tel cas, il est précisé que la radiation est automatique". Pourquoi "automatique"? Est-ce une machine qui compile les données et crache ces lettres d'exclusion -j'ose le mot- à la louche? Est-ce une façon de me signifier qu'aucun recours n'est plus possible, que la justice est rendue?

"Je vous informe donc, par la présente, de la décision qu'a prise la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle" (ouf, une majuscule de moins!) d'appliquer cet article 4 et de vous radier de la qualité de membre de l'UDF". J'apprends donc que la CNAC a examiné mon cas en quelques secondes. Mais à quelle date? Pourrait-on me fournir les noms de mes compagnons d'indignité? Appel à témoignages! Un peu de grammaire cependant, M. Arnaud : on ne radie pas "de la qualité de membre". On ôte, on prive de la qualité de membre, et on radie d'une organisation ou d'une liste.

"Dans l'hypothèse où nos renseignements seraient infondés ou érronés (sic), je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'en avertir le plus rapidement possible, ce qui me permettrait de régulariser votre situation". Qu'attendez-vous de moi, M. Arnaud? Un remords en lisant votre prose?

"Je vous prie de croire, Monsieur, l'assurance (sic) de mes sentiments les meilleurs". Changez de secrétaire, M. Arnaud. Le ou la vôtre maîtrise mal sa grammaire, ses accents et ses majuscules. Il (elle) bâcle les formules de politesse, ce qui fait mauvais genre. Mais je crois bien volontiers, cher camarade, cher ami, à l'assurance de vos sentiments les meilleurs.

"Philippe Arnaud". Je l'avoue avec honte, M. Arnaud, j'ignorais tout de vous avant de recevoir ces lignes. D'autres pourraient témoigner que je n'ai pas fait que passer à l'UDF. J'y ai mouillé la chemise à l'occasion. Pas plus, mais pas moins que d'autres. Et jamais je n'avais entendu parler de vous, M. Arnaud, même à propos de la CNAC.

Alors, oui, M. Arnaud, je vous ai "googlé". Mille excuses, M. le sénateur, mais vous êtiez demeuré à mes yeux de militant UDF dans une discrétion de bon aloi, jusque-là. Je connais un peu la Charente, j'aime assez la géographie électorale, et pourtant... Silence radio.

Je suis un numéro de carte à rayer pour vous ; vous n'avez pas daigné exciper de votre qualité d'élu de la Nation pour moi.

Inconnu pour inconnu, parlons-nous en militants, mon cher Philippe : il se trouve que beaucoup d'hommes et de femmes rêvent de retrouvailles du Centre dans les mois ou les années qui viennent.

Le ton de ta lettre, cher camarade, m'a glacé l'échine. Sache cependant qu'au jour attendu, notre accolade fraternelle n'aura rien d'un baiser Lamourette pour moi.

A toi sans rancune,

                                 David Valence.

vendredi, octobre 19 2007

Un souvenir

En mettant un peu d'ordre dans mes fichiers, j'ai retrouvé le texte d'une conférence prononcée le 21 février 2007, à l'invitation de l'Association ResPublica Nova, à l'Ecole Normale supérieure (rue d'Ulm). Je tiens à en remercier à nouveau les responsables, 8 mois plus tard.

Il s'agissait d'évoquer le projet de l'UMP et de Nicolas Sarkozy ; j'avais procédé à l'analyse clinique qui suit, à laquelle un Responsable des Jeunes Populaires, P. Aronoff, avait apporté quelques objections.

Je ne sais trop quoi penser de ce texte : à vous de le commenter avec le recul, en pardonnant son "oralité"!

"Depuis janvier, le combat électoral évolue en terre meuble et trompeuse : sondages contradictoires, sondés prétendument versatiles (ou circonspects), candidats léchés par les médias un jour, et lynchés le lendemain. La politique paraît libérée des variables les plus lourdes, qui permettaient aux commentateurs du sérail de prendre un peu de recul face aux enquêtes d’opinion : les classes populaires seraient désormais tentées par un vote de droite, les bourgeois- bohèmes par un bulletin centriste.

Il est une donnée qui cependant demeure stable : le maintien de Nicolas Sarkozy à un niveau élevé des intentions de vote. Cet élément déjoue les analyses de ceux qui pariaient sur la systématicité de l’alternance, depuis 1978, pour assurer la victoire des socialistes. L’UMP et son candidat sont apparus, dans la première partie de la campagne présidentielle, mieux préparés, plus affûtés. Le professionnalisme ne constitue pourtant pas une garantie de victoire. Si le sérieux tenait lieu de martingale, nul doute que Giscard l’eût emporté en 1981, Barre en 1988, Balladur en 1995 et même Jospin en 2002. Tout juste cette expertise supposée de la droite a-t-elle pu se trouver remise en cause à quelques reprises, à mesure que des interrogations sur le chiffrage du projet apparaissaient, ou que les discours maximalistes du candidat ressuscitaient le spectre du chiraquisme redistributeur.



Sur le fond, les adversaires comme les thuriféraires de Nicolas Sarkozy le créditent d’une vision claire des enjeux, d’un dessein pour la France. Vu de senestre, le candidat serait « dangereux » : quand la gauche parle de danger, elle entend toujours l’Amérique ou le fascisme. C’est entendu, Sarkozy ferait donc figure, à l’envi, de « caniche des Américains » (Laurent Fabius) ou d’avatar à peine policé de Jean-Marie Le Pen. A l’inverse, les embardées étatistes du ministre de l’Intérieur, à Agen ou Périgueux, ou plus récemment sur le dossier Airbus, ont pu désorienter une certaine frange de l’UMP : celle que forment les nouvelles générations d’hommes et de femmes de droite, plus idéologues qu’autrefois, libérés en tout cas de la mauvaise conscience de leurs aînés face à la gauche. En résumé, les troupes très minoritaires qui aspirent à concilier respect du ciboire et « égoïsme sacré » pioché chez Barrès.

Où se trouve la vérité du projet de l’UMP pour le pays ? Dans un néo-chiraquisme où les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, et où la conquête du pouvoir importe plus que les conditions de son exercice ? Ou dans une rupture dont les concepteurs auraient été nourris au lait de Hayek, de Thatcher et du Chirac de 1986-1988 ? Il importe pour répondre de se référer au contrat de législature 2007-2012 de l’UMP, ainsi qu’aux déclarations du candidat Sarkozy depuis son investiture, le 14 janvier 2007. Une mise en garde préalable s’impose à destination des spectateurs exigeants du débat public : en termes de philosophie politique « pure », un projet présidentiel s’avère nécessairement décevant.

D’abord parce qu’un contrat de législature, un projet présidentiel, a pour enjeu minimal de souder une famille, un camp, dans la perspective d’un combat commun. La lecture attentive du contrat de législature proposé par l’UMP conduit donc nécessairement à atténuer l’impression de monolithisme conservateur et néo-libéral parfois dégagée par la droite relookée. Au contraire, l’aspect relativement composite du projet de l’UMP traduit la nécessité, pour les dirigeants de ce mouvement, de satisfaire chacune des familles politiques qui firent le deuil de leur indépendance, en 2002, pour tenter le pari d’un grand parti de la droite et du centre-droit.



Les radicaux valoisiens, associés à l’UMP, se satisferont de la réaffirmation très ferme de la laïcité comme valeur fondamentale de la France, au rang de ces règles que tout immigrant présent sur notre territoire se devrait de connaître et de respecter scrupuleusement. On observe cependant que la question laïque n’est pas associée à l’école, dans le projet de l’UMP, mais seulement dans les hôpitaux : moyen peut-être d’éviter de heurter les partisans de la liberté de l’enseignement tout en désignant plus aisément, en l’espèce, le nouvel ennemi imaginaire -et tu- d’un laïcité de combat : l’Islam. La concession laïque n’a, semble-t-il, pas suffi à convaincre les héritiers de Daladier, d’Herriot et du père Queuille : beaucoup n’hésitent pas à pencher vers François Bayrou, jusqu’à Jean-Louis Borloo, dont le ralliement à l’UDF put être évoqué un temps.



Aux libéraux de l’ancien Parti républicain devenu Démocratie libérale, l’UMP et son candidat concèdent fatalement plus : la suppression ou la diminution progressive des droits de succession ; le redéfinition d’un bouclier fiscal situé à 50% du revenu, qui viderait l’impôt de solidarité sur la fortune de tout sens ; une critique du caractère trop homogène de la formation en France, même si l’idée de chèque- éducation, chère aux adversaires de l’école publique, est passée sous silence ; la réactivation de l’idée de service minimum garanti dans les services publics, en particulier s’agissant des compagnies de transports (SNCF, RATP).



Aux rares démocrates-chrétiens sincères qui ont rejoint l’UMP, comme l’insubmersible Pierre Méhaignerie, la promesse de donner plus de liberté aux établissements privés sous contrat dans leur implantation.



Aux gaullistes autoproclamés enfin, dont les bataillons s’éclaircissent à mesure que les années passent, le contrat de législature de l’UMP abandonne une référence à cette vieille lune de l’Association capital- travail. Peu favorable à ce qu’il envisageait comme une « usine à gaz », Pompidou n’avait pas hésité un instant avant de jeter aux orties une évolution qui heurtait son électorat naturel. Pour le de Gaulle de 1969 en revanche, cette refonte non seulement de l’actionnariat salarié, mais aussi des relations de pouvoir dans l’entreprise, devait permettre de réconcilier les classes possédantes et les classes laborieuses. La troisième voie supposée entre capitalisme et collectivisme est souvent défendue par des orthodoxes en manque d’idées originales (type Michèle Alliot-Marie) ou des hurluberlus (type Nicolas Dupont-Aignan, ou autrefois Louis Vallon). L’Association capital- travail tenait à la fois du christianisme social à la Marc Sangnier et du personnalisme : soit des courants d’idées généreux, mais relevant plus du gazeux que du marmoréen.

Aux gaullistes de sentiment, encore, le contrat de législature de l’UMP formule la promesse de conférences de cohésion nationale réunissant des syndicalistes et des représentants de l’ensemble des formations politiques, consultés sur des sujets engageant l’avenir de la Nation. Evoquer ces initiatives, dans un contexte porteur pour les prophètes de l’Unité nationale, permet également de faire pièce à François Bayrou. Aux gaullistes toujours et enfin, le rappel très appuyé de la nécessité de maintenir une force de dissuasion nucléaire autonome : l’idée de construire un deuxième sous-marin nucléaire en partenariat avec les Britanniques se trouve de facto écartée, qui suscitait des cris d’orfraie chez les nostalgiques de « Mon Général ».

Si ce projet présidentiel et législatif est le premier qu’ait eu à envisager le grand Parti de la droite, il aurait pu témoigner également d’une forme de « normalisation » idéologique des conservateurs en France par rapport aux droites européennes. Depuis la Libération, et surtout depuis mai 1958, la droite française avait été dominée par une tradition politique identifiant l’Etat à la Nation, et reconnaissant à la puissance publique la légitimité nécessaire pour peser sur l’économie, accélérer les mutations de la société, donner du sens à la vie collective. Une droite, sinon statolâtre, du moins statophile, en quelque sorte.



De ce point de vue, le gaullisme n’est pas mort avec de Gaulle ou Pompidou : Giscard et Chirac, passés par l’E.N.A., cette école pensée par Michel Debré comme celle du service de la Nation par excellence, avaient continué à se méfier des corps intermédiaires. Beaucoup des jeunes soutiens de l’UMP attendaient que le Ministre de l’Intérieur incarne une volonté de lutter frontalement contre les syndicats de fonctionnaires et contre le recours systématique à la puissance publique pour apaiser les inquiétudes de l’opinion. A première vue, le projet de l’UMP répond à ces attentes, puisqu’il énonce un décalage entre « une société au fait de son époque, clairvoyante sur les enjeux et les risques du monde contemporain, et une gestion publique incapable de régler les problèmes et de proposer une vision » (P. 2).



Pour autant, la rupture théorisée par le toujours Ministre de l’Intérieur ne s’avance pas à découvert sur le terrain de l’interventionnisme étatique. Au contraire, le volontarisme –dont on sait qu’il se révèle à l’usure le pire ennemi de la volonté- exalté par l’UMP, et incarné par son champion sur le dossier Alsthom, en 2004, l’emporte de beaucoup, au niveau des intentions, sur le laisser-faire néolibéral. Plus qu’en matière économique, la volonté de rompre avec l’exceptionnalité de la droite française se traduit, à l’UMP, sur le plan symbolique : à savoir sur les principes de la politique étrangère gaullienne et le fragile équilibre de la Constitution de 1958.



On écrit souvent qu’il n’est pas de rupture en matière de politique étrangère, celle-ci correspondant aux intérêts vitaux d’un pays, qui relèvent par définition du temps long de l’histoire. L’expérience avortée du tiers-mondisme pratiqué par Claude Cheysson au Quai d’Orsay, assisté de Jean-Pierre Cot au Ministère de la Coopération, aux lendemains de mai 1981, semble confirmer cet axiome. Tout se passe cependant comme si la France devait désormais revoir les fondamentaux stratégiques de son action diplomatique.



Beaucoup d’intellectuels, mais aussi de journalistes et de membres des organisations non gouvernementales (O.N.G.) reprochent aujourd’hui à la politique étrangère française de rester articulée autour de principes obsolètes. L’ouverture d’un dialogue sans a priori avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux convenait certes à une époque où la France pensait pouvoir jouer l’équilibre entre l’Est et l’Ouest. L’Est ayant rejoint l’Ouest quant aux principes spirituels et au système économique, il ne serait dorénavant plus possible de se situer dans une perspective de dialogue ouvert avec les ennemis du monde occidental et des valeurs libérales, à savoir essentiellement le terrorisme, depuis le 11 septembre 2001.



Au-delà de la scène germanopratine, des voix se font entendre pour appeler à semblable révision de l’action de la France dans le monde : Ezra Suleiman, professeur à Princeton, invitait notre pays, dans Le Figaro du 14 février 2007, à une « rupture (même « douce ») avec le gaullisme » en matière diplomatique. Il poursuivait : « Peut-on continuer éternellement à utiliser ou (…) à abuser du nom et de la politique du général de Gaulle ? (…) Et pourtant les politiques français et leurs « experts » n’ont guère évolué dans leur approche du monde. Les résultats sont plus que minces. Paradoxe : plus les dirigeants croyaient être fidèles au Général, plus ils ont réussi à réduire le rôle et l’influence de la France au sein de l’Union européenne et sur la scène internationale ».



Pour examiner sereinement le rapport entre ces attentes et la « doctrine internationale » de l’UMP, écartons-nous du trop fameux discours prononcé par Nicolas Sarkozy devant les Français expatriés aux Etats-Unis, il y a quelques mois : le candidat y reprochait à la France d’avoir mal défendu une position juste sur l’opportunité d’une intervention militaire en Irak. Ce faisant, il exprimait une opinion largement partagée dans les chancelleries, pas seulement outre-Atlantique : l’erreur ne tenait pas au sens des propos de Sarkozy, mais à l’idée qu’un candidat à la magistrature suprême puisse critiquer son propre pays sur un sol étranger.



En réalité, il est rare que des contrats de législature abordent les affaires internationales de front. Celui de l’UMP le fait dès la page 7, où il est écrit que « notre diplomatie doit être moins soucieuse d’attirer les faveurs de nos clients que d’assurer la rigueur de son éthique ». Difficile de ne pas voir derrière cette formulation une dénonciation de la synthèse chiraquienne entre soumission aux intérêts des marchands d’armes et défense intransigeante de la paix et des droits de l’homme. Plus loin, les auteurs du contrat de législature ajoutent : « Notre politique étrangère ne devra donc pas rechercher la stabilité pour la stabilité, car à celle-ci correspond trop souvent un statu quo cruel et injuste, fondé sur des situations malsaines » et évoquent « l’aide à la création de véritables Etats de droit et de sociétés civiles ouvertes ».



C’est ce type de textes qui gagne à la cause sarkozyste des intellectuels « ancienne formule », s’intéressant plus à la diffusion des valeurs libérales dans un monde globalisé qu’à l’étude concrète des mutations de la société et des opinions publiques. Contrairement aux affirmations de certains opposants, la volonté manifestée par Sarkozy de « rompre » avec une certaine politique étrangère héritée de la guerre froide est ancienne.



Alors qu’il avait quitté le gouvernement à la demande Jacques Chirac et s’exprimait en Israël, à la conférence d’Herzliya, le 16 décembre 2004, le président de l’UMP ne plaidait-il pas pour une politique étrangère qui gagnât « en transparence, en simplicité, en sincérité » ? N’affirmait-il pas trouver plus « légitime (…) que l’Union européenne accorde sa confiance et son aide en priorité à ceux de ses voisins dont les valeurs sont les plus proches des siennes » ?

Propos lourds de sens pour les anti-atlantistes radicaux. Il s’agissait, pour Nicolas Sarkozy, de souhaiter que la France assume mieux ses valeurs dans la qualité du dialogue noué avec les pays étrangers. Ainsi, il ne fait pas de doute que le projet de la droite se situe plus du côté du discours de La Baule prononcé par François Mitterrand en 1990 –il y invitait fermement les états africains à instaurer le pluripartisme- que de Jacques Foccart sur les dossiers « africains ».

Le malheur de l’UMP tient à ce que la déroute américaine en Irak jette un soupçon de néo-conservatisme sur toute critique de notre cynisme du faible en matière de relations internationales. En clair, le réalisme voudrait la paix, et l’éthique la guerre, comme vient encore de l’écrire Hubert Védrine, ce Kissinger au petit pied. On peut cependant observer que Ségolène Royal, en dépit d'un atlantisme moins marqué que celui d’une certains gauche française, se situe également sur le terrain d’une nécessaire révision de notre politique diplomatique. Malgré ses voltes-faces et des ambiguïtés, la candidate du Parti socialiste s’inscrit dans la continuité d’un Lionel Jospin qui, soucieux de « parler vrai », avait dénoncé le Hamas comme un mouvement « terroriste » à l’Université de Bir Zeit. La candidate du Parti socialiste n’a pas hésité à dénoncer les errements de notre politique africaine, ou à hausser le ton sur les « droits humains » lors de son voyage en Chine communiste. Sans que leurs visions se puissent superposer, il apparaît que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal partagent certaines analyses en matière de politique étrangère, et quant aux inflexions à apporter dans le discours de la France à l’international.



Le projet de l’UMP, peu prolixe sur les questions de réforme institutionnelle, porte cependant une nouvelle rupture avec les institutions de la Ve République. La mention la plus explicite concerne l’idée que le chef de l’exécutif puisse se rendre devant les Chambres, non pour prononcer une manière de « discours du Trône » à l’anglaise, mais pour rendre compte de son action devant la représentation nationale.

On peut estimer cette modification timorée, comparée aux rêves de grand soir constituant de l’UDF et d’une partie du PS. Un certain nombre de « gaullistes » sourcilleux eurent ainsi, au moment de la préparation du projet de l’UMP, le sentiment d’être entendus : l’activisme forcené de Sarkozy s’arrêterait au seuil du temple constitutionnel.

Au vrai, la manie de modifier notre loi fondamentale à chaque variation de la météorologie élyséenne étonne beaucoup les juristes étrangers. Ce faisant, on nage en pleine tyrannie de l’« ici et maintenant », de ceux qui représentent la France à un moment donné parce qu’ils en ont l’âge ou parce qu’ils sont vivants. Or, toute démocratie suppose des institutions qui tendent à assurer par des moyens humains une certaine permanence de la Nation. On sait le président de l’UMP très attaché à cette idée d’une continuité de la Nation française à travers les âges historiques : il doit être dans tout régime démocratique des institutions qui répondent à la nécessité de faire le pont entre les générations et d’assurer que la nation souveraine ne soit pas seulement représentée par ceux qui vivent et pensent à un moment donné.

Pour autant, le président in camera rêvé par Sarkozy se substituerait à la conception « gaullienne » d’un président- arbitre, qui ne doit de compte à personne et ne dépend pas des partis. La Ve République telle que nous la pensons est un régime né en 1962, avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, de façon presque subreptice. Sur le fond, le changement proposé par l’UMP affecterait notre système de « monarchie républicaine », où la fonction présidentielle, pour que soit respecté l’esprit de la Constitution, ne peut être exercée que par un homme dont la légitimité tienne d’abord à autre chose qu’à la politique : l’Histoire, idéalement. Système imparfait auquel la droite se propose de mettre fin en accentuant l’aspect « présidentiel » du régime : un chef de l’Etat responsable, mais plus fragile, moins « arbitre ». Un président « dans l’Assemblée » serait un président « en danger », susceptible d’être sifflé, contesté, hué ou boudé. En outre, cette évolution institutionnelle accréditerait à nouveau l’idée d’un Sarkoy fasciné par le modèle américain, ici le régime présidentiel, et son strict respect de la séparation des pouvoirs.



Ces deux éléments de rupture avec le gaullisme évoqués, il semble que l’américanophilie supposée de l’UMP soit moins à rechercher dans le fond que dans la forme, dans l’exercice du pouvoir que dans la stratégie. Comme aux Etats-Unis, Sarkozy est issu de la frange dure du mouvement auquel il appartient : sa désignation devait permettre d’abord que se cristallisassent sur son nom les soutiens traditionnels de sa famille politique (professions libérales, retraités). Libre à lui d’élargir ensuite sa base électorale au centre, comme il ne manqua pas de le faire en se voulant le candidat de « l’ouverture ».



Plus structurellement, sur le plan de la stratégie, le choix opéré par la droite s’inspire de celui des républicains au milieu des années 70, aux Etats-Unis. Le diagnostic originel, de ce côté-ci de l’Atlantique, mettait en cause le « sinistrisme » de la vie politique française,déjà décrit par Albert Thibaudet dans la première moitié du XXe siècle : en bref, les idées naissaient à gauche, puis passaient à droite, en une manière de dérive des continents polarisée (et accélérée). La droite française se serait donc vue condamnée à une situation d’infériorité morale et réelle par rapport aux progressistes, même quand ceux-ci ne gouvernaient pas.



Armée de ce constat, pour construire une idéologie de la reconquête, l’UMP s’est lancée dans une reconquête de l’idéologie. Plus encore que la conquête immédiate du pouvoir, il me semble que l’ambition de Nicolas Sarkozy a consisté à donner à sa formation politique le primat des idées, en déplaçant le combat sur le terrain des valeurs, préféré à celui des évolutions de la société. Soulignons d’emblée ce que cette démarche pouvait avoir d’atypique : la principale faiblesse de la droite, mais également son honneur, tenait, jusqu’à Jacques Chirac, à ses professions de foi pragmatiques.

Oui, l’originalité de la droite modérée relevait moins, historiquement, des valeurs qu’elles défendaient que de la manière dont elle les relativisait. Nicolas Sarkozy a, lui, choisi d’articuler son projet autour de trois valeurs, de préférence à trois « mesures-phares » ou propositions détonnantes : liberté, travail, respect.



Nicolas Sarkozy en sait quelque chose : l’épithète « libéral » se charge, pour qui se le voit accolé en France, d’un poids d’infamie à nul autre pareil. Sans beaucoup s’avancer, on devine que les Français sont le seul peuple d’Europe occidentale à qui le vocable du communisme apparaît moins redoutable que celui du libéralisme. C’est que le libéralisme économique, dans ses applications concrètes, s’attaque prioritairement à l’Etat. Or, la nation française a été construite par l’Etat, un Etat dont l’existence l’a précédée : dans notre pays plus qu’ailleurs, tout discours violemment anti-étatique ressuscite le fantôme de la loi de la jungle.

La seule expérience vraiment libérale qu’ait connue la France se situe entre 1986 et 1988, sous le second gouvernement de Jacques Chirac, voire, plus restrictivement, en 1986. Elle s’est soldée par un échec retentissant aux élections présidentielles, la droite ayant échoué à construire une action qui ouvre ses soutiens au-delà de la seule clientèle des indépendants et inactifs, et renié ses deux meilleures alliées des années 60 et 70, Jeanne d’Arc et la Sécurité sociale (JL Bourlanges dixit).



L’UMP, ayant choisi de s’imposer sur le plan des valeurs, ne pouvait pour autant négliger de tirer quelques enseignements de l’histoire. En la matière, l’expérience désastreuse de 1988 semblait montrer qu’une droite hostile à l’Etat par principe, prônant une sorte d’anarcho-libéralisme venu du fond des âges, dénonçant derrière toute politique sociale des velléités d’égalitarisme et de nivellement par le bas, une droite qui abandonnerait en chemin les valeurs des Lumières, n’avait aucune chance de l’emporter en France sur le terrain électoral.



Pour être audible et entendu, le discours sur la valeur « liberté » devait se faire à la fois plus sophistiqué, moins étriqué et plus juste : la liberté comme promesse d’émancipation pour l’Homme, et d’ascension sociale pour les faibles, plutôt que comme dénonciation d’un Etat qui assujettit, et d’une énarchie qui corrompt. Anatole France écrivit qu’un millionnaire et un clochard étaient également libres de dormir sous un pont. La liberté ne peut se réduire à ce cynisme-là, surtout lorsqu’on sollicite les suffrages des Français. Dans cette perspective, pour être « comestible » électoralement, le libéralisme doit remplir trois impératifs : éviter de contester sa légitimité historique à l’Etat, promouvoir l’ascension sociale des classes moyennes et défavorisées, et étendre le champ des libertés individuelles.



A l’examen de son projet, l’UMP pourrait donc avoir saisi la nécessité, à la fois stratégique et morale, de ne pas réduire les valeurs libérales aux caquets de Patrick Devedjian et de Gérard Longuet. Les discours de Nicolas Sarkozy sur l’Etat évitent soigneusement tout dérapage sur la « mauvaise graisse » de certains fonctionnaires, ou la nécessité de « dégraisser le mammouth » éducatif. La réforme de l’Etat telle que l’entend le projet de l’UMP ? Un silence presque total sur les perspectives de privatisations futures, ce qui tranche avec la « Plateforme pour gouverner ensemble » de 1986 ; une promesse de remplacement d’un fonctionnaire sur deux, irréaliste et démagogique, même complétée par un engagement de revalorisation des agents du secteur public ; une suite d’annonces concernant la fusion de certains services (DST et DGSE ; impôts et Trésor ; Unedic et ANPE) ; des engagements sur le périmètre des départements ministériels (rattachement de la culture à l’Education nationale, du secteur de l’Energie au Développement durable et à l’Ecologie) ; la remise en cause des promotions à la seule ancienneté et une évaluation plus précise des agents publics.

Plus qu’une politique idéologiquement hostile à l’Etat, on pourrait parler d’une tentative de penser une politique globale de la Fonction publique, loin de tout poujadisme anti-étatique.

Nicolas Sarkozy pouvait-il raisonnablement faire autrement ? Sa prudence ne prend que le risque de décevoir une population très marginale, celle qui rêve d’une révolution thatchérienne ou reaganienne dans notre pays. En tant que ministre de l’Intérieur, donc responsable, en quelque sorte, de la survie de l’Etat, le candidat se devait jusqu’à présent de tenir un discours de réforme de l’Etat qui, pour paraître ferme, ne versât pas dans une « pureté idéologique » qui l’eût condamné à l’échec. Satisfaisante intellectuellement, la stricte fidélité à une vision du monde conduit en politique à la réduction minoritaire.



L’Etat utile, dans les discours de Nicolas Sarkozy, s’incarne dans la figure du policier ou dans celle de l’enseignant. Cette dernière référence n’est pas anodine, pas plus que les clins d’œil récents du Ministre de l’Intérieur aux personnels de l’Education nationale.



Pour se détacher de la gangue ultra-libérale, le ministre de l’Intérieur et son camp ont en effet choisi d’articuler leurs propositions autour de l’idée de promotion sociale, dont l’Ecole pourrait redevenir le pivot. Classes préparatoires dans les quartiers difficiles, accès pour les 5% des élèves ayant les meilleurs résultats, quel que soit leur lycée, aux classes préparatoires ; réforme du service public de l’orientation, sans préciser selon quelles modalités et avec quels moyens ; discrimination positive, enfin.



Ce dernier terme, remisé par le ministre de l’Intérieur depuis l’automne, absent du contrat de législature de l’UMP, n’est plus utilisé que de manière subreptice dans ses discours, face à des publics choisis. C’est heureux… Il traduisait une vision communautarisé et presque ethnicisé du problème de la mobilité sociale, et pouvait à ce titre être critiqué : les fils et filles de « petits blancs » chômeurs de la Thiérache, du Biterrois ou de la Maurienne ont, eux aussi, besoin de croire qu’ils peuvent trouver leur place dans la société, et s’y épanouir.



Les mots pourtant, ici comme ailleurs, invitent à la prudence quant à ce visage volontairement « généreux » de Nicolas Sarkozy et de la droite-UMP. Plutôt que de parler de mobilité sociale, ce qui heurterait sans doute un électorat pour partie décidée à conserver pour ses enfants des positions acquises, le contrat de législature évoque le « mérite » comme valeur cardinale. Or, il n’est évidemment pas d’équivalence des termes en cette occurrence.

Valoriser le mérite pourrait signifier que toute situation d’échec ou d’exclusion serait voulue : « pourquoi venir en aide à celui qui ne veut pas s’en sortir ?» se chargerait ensuite de demander M. Sarkozy, familier des interrogations dans le discours, et plus encore des interro-négatives. Suivre cette pente-là serait pénible pour la cohésion nationale : John Rawls n’écrivait-il pas que le degré de civilisation d’une société se pouvait mesurer à la place que les plus faibles s’y voyaient réservée ?



Le projet de l’UMP méconnaît pour partie qu’il n’est pas de liberté sans justice, ce qui infère que la puissance publique se charge de donner à chacun les moyens d’exercer sa liberté. La liberté, c’est certes la capacité de créer des inégalités, mais ce n’est pas strictement celle de les perpétuer. Ainsi, la suppression des droits de succession proposée par le contrat de législature de l’UMP vient heurter la logique de mobilité sociale, d’autant que les inégalités de patrimoine l’emportent de beaucoup, en France, sur les inégalités de revenus (assez raisonnables). Pourquoi ne pas se limiter à élever le plafond au dessous duquel les successions sont exonérées de contributions, plutôt que de favoriser outrageusement les gros patrimoines de ce pays en soutenant leur logique de conservation ? Sur ce plan, l’UMP et Nicolas Sarkozy demeurent prisonniers de Neuilly sur Seine et de Versailles.



Plus généralement, en croisant la liberté et la valeur « travail », beaucoup à droite pensent avoir réconcilié l’intérêt des patrons et la dignité ouvrière, les angoisses des indépendants et la frénésie consommatrice du salariat.



La liberté de travailler plus pour gagner plus se veut au cœur du projet de l’UMP pour la France : le paradoxe veut que ce slogan n’ait de sens ou d’intérêt que dans la fonction publique, qui le rejette pourtant par la voix de ses syndicats. La mesure permettrait certes de produire plus de richesses -beaucoup de Français savent gré à Sarkozy de rappeler que celles-ci doivent être créées avant d’être redistribuées- mais elle favoriserait les seuls insiders du monde du travail, au détriment probable des chômeurs et des précaires.

En revanche, dans la fonction publique, le « travailler plus pour gagner plus » prend du sens : aux enseignants acceptant d’assurer des heures de surveillance, d’encadrement des devoirs, voire de dispenser une autre matière, l’Etat saurait accorder un surcroît de revenus, revalorisant ainsi des traitements qui demeurent, au lycée, très médiocres compte tenu du niveau d’études préalable. Nul doute que les comptes publics y trouveraient leur compte. Pour autant, la déréglementation du régime des heures supplémentaires ne permettrait aucunement d’augmenter la taille de la population active occupée dans notre pays.



Enfin, la faiblesse principale de Nicolas Sarkozy et du projet législatifs de l’UMP tiennent à la question de la société civile. Ministre des charters, candidat qui préfère parler d’ « immigration » plutôt que d’immigrés pour minimiser peut-être l’aspect humain de ce problème, ministre des libertés publiques mais les ayant régulièrement restreintes depuis 2002, ministre de la Police critiquant la justice, Nicolas Sarkozy a-t-il réfléchi aux conditions qui permirent que la société française « accepte » autrefois les dérégulations économiques dont il estime que la France a de nouveau besoin?



Malgré la confusion entretenue entre le pouvoir d’Etat et le pouvoir politique, les années 60 virent, en France, une déréglementation du marché, consécutive au traité de Rome. Cette désétatisation de la France et son insertion dan le commerce international ne se firent pas sans heurts (grèves des mineurs notamment). Mais le pouvoir sut accompagner son dessein libéral de mesures qui étendaient le champ des libertés individuelles, comme l’autorisation de la pilule contraceptive en 1967, ou la loi Faure de réforme des Universités en 1968. De même, Valéry Giscard d’Estaing entendit-il poser des fondements sociétaux à sa politique économique « libérale » en faisant voter des lois sur le regroupement familial (la nationalité comme choix), sur l’avortement et sur l’élargissement de la saisine du Conseil constitutionnel en 1974. C’est à cette « ouverture » que le pouvoir giscardien dut sans doute de l’emporter encore en 1978 : si on ne gagne pas toujours à faire la politique de ses adversaires, on perd toujours à ne faire que la politique des siens.

Pour éviter l’accusation d’anarcho-capitalisme, le libéralisme se doit de revendiquer hautement sa dimension politique et morale. Un projet authentiquement libéral se doit donc d’assurer et de garantir l’égal respect de la dignité humaine, sans distinction de race, de religion, de sexe ou de préférence sexuelle. A cet égard, le contrat de législature de l’UMP se contente de promettre plus de moyens pour la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations) et de brandir la collégialité comme rempart aux dérives du système de la détention provisoire.

Si l’UMP et Nicolas Sarkozy entendent sortir du piège anarcho-libéral en créant de nouveaux droits individuels, ils ne s’engagent guère sur le plan de leur garantie. La justice vue par la droite s’accommode des peines planchers, négation de tout le système pénal à la française. La possibilité d’une saisine du Conseil constitutionnel par les citoyens, la progression des droits du consommateur par l’autorisation des actions de groupe (repoussée aux calendes grecques par l’actuelle Assemblée nationale), le recours systématique aux travaux d’intérêt général pour les faits délictueux les moins lourds, l’amélioration des conditions de vie dans les prisons sont peu évoquées.

La construction d’établissements pénitentiaires n’est pas une garantie de progression des libertés publiques, car on sait qu’elle a des conséquences inévitables sur les décisions d’incarcération prises par les juges d’instruction. S’ils répondent à l’exigence de décence des conditions de détention, les programmes immobiliers de l’administration pénitentiaire ne peuvent tenir lieu de réflexion sur la place de la prison dans notre société, ou sur la réinsertion des délinquants.

Sur le plan des libertés individuelles, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy offre des garanties insuffisantes pour démentir l’impression laissée par des déclarations agressives sur le pouvoir judiciaire et les juges. On sait pourtant que la France consacre proportionnellement moins de moyens à sa justice que la plupart des Etats européens.

Quid de la nécessaire protection (voire progression) des libertés « privées » dans le projet de l’UMP ? Il y est d’abord question d’une progression des libertés individuelles : sur le terrain sociétal, l’aménagement du PACS pour le rendre porteur des mêmes droits que le mariage, notamment en matière de successions, constituerait une réelle avancée, si d’aventure une droite victorieuse ne choisissait pas d’oublier ses promesses en chemin, comme en 2002.

Plus largement, le contrat de législature dénonce « l’intrusion de la puissance publique dans la vie privée », ce qui évoque Sieyès (« la fin de tout établissement public est la liberté individuelle »), et comporte un passage obligé sur les droits des femmes, sans en faire une priorité au même titre que l’UMP. Le droit à un environnement sain se voit au contraire accorder une place considérable, signe sans doute de l’influence de Mme Kosciusko-Morizet au sein de l’UMP.




En conclusion, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy se voudrait l’incarnation d’une double rupture :

-rupture avec les traditions politiques de sa famille politique, pour mieux incarner l’union des droites gaulliste, libérale et même traditionaliste (bonapartiste, orléaniste et légitimiste, si on tient à la tripartition établie par René Rémond) ; elle passe par une reconquête de l’idéologie, qui voudrait cependant éviter les pièges du libéralisme réactionnaire se gardant d’attaquer l’Etat de front, en s’attachant à promouvoir l’ascension sociale, en assurant de nouveaux droits ; pour autant, la faiblesse du projet quant aux garanties dont disposent les citoyens face à la puissance étatique est susceptible de réactiver le fantasme d’un « libéralisme conservateur » ;

-rupture avec les politiques conduites en France depuis 25 ans ; de ce point de vue, le projet ménage un équilibre subtil entre la reconnaissance du travail accompli depuis 2002 par les gouvernements Raffarin et Villepin, notamment sur les retraites ou la lutte contre les discriminations, et la formalisation d’une série de ruptures symboliques discrètes mais décisives : une politique étrangère qui tranche avec le « cynisme du faible » ; un président ayant accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale ; une politique de la fonction publique plus cohérente, mais dont l’énoncé n’échappe pas à la démagogie ; la revalorisation de la valeur « travail » et du mérite, comme pour rompre avec l’esprit de jouissance, de loisirs et d’oisiveté fantasmé de certains Français.



Pour l’essentiel, l’hétérogénéité du contrat de législature tient à ce grand parti de la droite et du centre que l’UMP est devenue, sinon électoralement, du moins en termes notabiliaires et d’appareils. Le hiatus le plus préoccupant se noue entre les déclarations –parfois aventureuses- d’un candidat à la proposition facile, et une ambition partidaire à la fois plus raisonnable et plus ambitieuse. Comme si la droite mesurait à son tour le décalage entre les nécessités de la conquête du pouvoir et celles de l’exercice du pouvoir…"

samedi, août 25 2007

Point Barre

Les enterrements sont moments d'adieux et de retrouvailles.

A l'heure où chacun titre à la mort d'un centriste en la personne de Raymond Barre, la grande famille des modérés est appelée à se réunir et à en célébrer la mémoire.

Pour les enfants que nous fûmes dans les années 1980, Barre restera associé à une clarté lumineuse dans l'explication. Doué de cette forme exigeante d'attention à l'autre qu'exige la pédagogie, le professeur Barre promenait en politique sa liberté d'universitaire.

Les Français, qui ne l'aimaient guère en mai 1981, lui surent gré d'avoir préché l'effort, même à contretemps. Les égarements économiques à senestre lui firent, a posteriori, une réputation de sage dans le grand public ; les bachoteurs de tout poil lui avaient reconnu cette dignité-là depuis longtemps.

A quoi sert-il d'être sage dans des hémicycles où tout fait tumulte? On attend de vous l'apaisement, la mollesse, l'à-quoi bon. Voilà qui tient lieu de sagesse trop souvent. Barre n'était pas de ces sages en gélatine.

Il choquait encore, à bon escient jusqu'en 2007. L'élu du Rhône vilipendait la cohabitation dès 1986, avant que l'unanimité se fasse contre elle à la faveur du référendum sur le quinquennat (2000) et de l'inversion du calendrier (2001). L'ancien Premier ministre osait parler de l'indépendance corse sur le ton de la boutade, ce qui révoltait les Corses du continent -des légions!-. Mais il posait les termes du débat. Raymond Barre ne s'enferrait pas dans un parti, il n'hésitait pas distribuer les louanges à gauche (Rocard, Jospin) et les baffes à droite (Chirac 1986, Raffarin, Villepin).

Dans l'ensemble, M. Barre ne se trompait pas d'adversaire cependant, et ne se retrouva jamais à plaider le "ni-ni", écrasé entre deux icebergs. Il était de la famille pour les gens de droite, de ces cousins éloignés qui scandalisent les vieilles lignées quand leur réputation va jusque-là. En dernier ressort, on savait bien où il penchait, et à Dieu vat.

Non, Raymond Barre n'avait pas confondu la liberté avec l'absolue solitude, la sincérité avec le non-alignement. La leçon en pourrait être méditée longuement, à l'heure où la voix d'or de François Bayrou se perd dans les sables d'un été pluvieux, mais heureux pour le pouvoir.

Avant de conclure par un coup de chapeau, comment taire un regret? Les derniers propos de Raymond Barre au public, en février 2007 ne le valaient pas. Parler de "lobby juif", c'était rappeler les mots malheureux de la rue Copernic (des "Juifs et des Français innocents"), et autoriser les soupçons les plus malintentionnés. Chacun sait pourtant, M. Barre, que vous fûtes un modèle sur le plan des actes et de l'esprit de tolérance, contrairement à d'autres...

Un homme d'Etat s'en va avec nos regrets et nos souvenirs d'un temps où le centre, quoique divisé, savait recoller les morceaux dans un gros ventre confédéral.

Et la question de surgir à nouveau, qui nous taraude à l'instant des pertes nationales comme des deuils intimes : mort, où est ta victoire?

vendredi, juillet 13 2007

Epinal et Lampedusa

Le président Sarkozy aime les symboles, c'est entendu.

Sa dilection pour les "signes" larmoyants -la lettre de Guy Môquet- ou sacrificiels -le plateau des Glières- dit beaucoup de la hiérarchie contemporaine des valeurs. Ce qui émeut aujourd'hui, ce qui fait vibrer l'âme, c'est la victime de 17 ans qui écrit à sa mère avec les mots de l'enfance ; ou l'héroïsme trop sublime pour être victorieux du réduit, de la phalange résistant aux divisions ennemies. On pourrait préférer une lettre de Mandel ou de Brossolette à celle de Guy Môquet ; un hommage à la 1ere D.B. plutôt qu'aux hommes des Glières. N'importe! L'essentiel était peut-être, dans les deux cas, de choisir des artefacts "médiatisables" : l'adolescent fusillé, le plateau isolé et désolé. On en reparlera.

Dans un autre registre, Nicolas Sarkozy a souhaité établir hier une continuité symbolique entre l'homme du 18 juin et sa personne. Le choix d'Epinal pour un discours sur les institutions apparaît judicieux. Bayeux eût été trop ambitieux, de Gaulle y ayant présenté un véritable projet institutionnel, le 16 juin 1946. Epinal, le 29 septembre 1946, évoquait moins de choses au pékin moyen, ce qui permettait à Sarkozy de pousser discrètement à la comparaison sans indigner personne.

Les fâcheux remarqueront cependant que de Gaulle avait quitté le pouvoir depuis 8 mois lorsqu'il exprima dans les Vosges, quand Sarkozy vient à peine de dérober le feu sacré. En outre, de Gaulle avait alors pour adversaire le "régime des partis", soit la constitution que les Français devaient pourtant adopter, de guerre lasse et à une faible majorité, quelques jours plus tard. Nicolas Sarkozy, dont la pensée s'articule toujours autour du balancement ami/ennemi, n'a pas manqué de reprendre les philippiques gaulliennes contre le "régime d'assemblée".

Gageons que les applaudissements spinaliens furent moins nourris à cette évocation hier qu'autrefois : ces attaques sonnent creux en 2007. L'idée que les Français se font de la République n'est plus marquée par l'hypothèque parlementaire. Et nul ne songe à revenir aux errements de la IVe République.

Qu'a annoncé le président de la République dans son discours? Rien de bien neuf. Il a joué sur des scies musicales de sa campagne passée : "un Etat impartial", une "république irréprochable", se contentant d'en donner des exemples timides.

De propos de haute volée sur ses vues institutionneles, point. Le débat entre régime parlementaire et présidentiel est-il définitivement tranché? Sauf à considérer que l'élection présidentielle constituait un référendum déguisé sur la taille du costume présidentiel, on répondra par la négative. L'ennui, c'est que le président Sarkozy donne pour beaucoup dans le cosmétique, même quand il s'agit d'entrer dans les détails.

L'intendance de la réforme institutionnelle sera, nous dit-on, confiée à une commission de spécialistes, présidée par Edouard Balladur. La probable participation de Jean-Louis Bourlanges nous est un motif de satisfaction. Mais c'est le seul.

La procédure choisie évoque ces "comités de sages" dont l'époque est friande, comme pour la loi sur la laïcité : la formule ne m'apparaît pas satisfaisante en l'espèce. Pourquoi ne pas avoir réservé le soin de réformer la Constitution à la Commission des Lois du Palais-Bourbon, quitte à lui adjoindre un comité d'experts? Pourquoi avoir réservé au président de la République le soin de choisir les membres du comité ad hoc? Pourquoi cette option en faveur de la "technicité" de la réforme, sinon pour éviter un réel dialogue avec l'opposition en tant que force organisée?

En 1958, la fusée constitutionnelle avait trois étages : un groupe d'experts, essentiellement issus du Conseil d'Etat, et présidé par le garde des Sceaux Michel Debré, devait "mettre en musique" les choix exprimés par un comité interministériel ; au sein de ce dernier figuraient notamment trois ministres d'Etat, issus de formations non "gaullistes" (Guy Mollet pour la SFIO, Pierre Pflimlin pour le MRP, Louis Jacquinot pour les Indépendants). Enfin, le projet était amendé par un Comité consultatif constitutionnel présidé par Paul Reynaud et composé essentiellement de parlementaires.

Il ne s'agit cette fois que de réformer : on aurait certes pu supprimer un étage de la fusée, et imaginer un comité "politique" de la réforme des institutions (soit la commission des Lois, soit un groupe composé des principaux leaders des formations politiques), secondé par un groupe d'experts et de sages. La solution retenue a pour inconvénient d'évacuer pour partie l'aspect politique de la réforme.

Sur le fond, les interrogations sur la feuille de route institutionnelle subsistent, que le propos présidentiel a éludées.

Les nominations à la tête d'entreprises publiques, d'organismes indépendants ou de directions de l'administration centrale? Elles pourront être soumises à l'examen des commissions qualifiées du Parlement, sans que l'idée d'un veto des intéressées soit désormais évoquée. C'est pourtant le prix à payer pour dissiper les soupçons de copinage.

ll faudrait peut-être même aller plus loin. Qu'est-ce qu'un régime présidentiel? C'est un système dans lequel la séparation des pouvoirs est "rigide" et où les possibilités de dialogue entre exécutif et législatif sont très encadrées.

Si Nicolas Sarkozy veut disposer des mêmes pouvoirs qu'un George Bush, nous disons : chiche!

Mais que les ministres, une fois nommés, puissent être entendus par les commissions parlementaires compétentes pour être confirmés. Je rappelle que c'est cette procédure d'avis qui a été retenue pour la nomination des membres de la commission européenne. En l'espèce, il serait superflu de donner aux commissions parlementaires une faculté suspensive, la contrainte de l'opinion publique, plus forte qu'en matière d'entreprises publiques, interdisant de maintenir en poste un ministre rejeté par une commission parlementaire (voir l'affaire Buttiglione). L'encadrement de cette procédure d'audition devrait être stricte, mais elle représenterait une réelle avancée et une forme de rééquilibrage des pouvoirs républicains. Est-ce bien le chemin sur lequel nous engage Nicolas Sarkozy?

Que le président puisse s'exprimer une fois par an devant l'Assemblée ou le Sénat, voire plus, soit. Mais il conviendrait dans ce cas de restreindre le droit de dissolution. Pour une raison simple : si le chef unique (de facto) de l'exécutif n'est pas responsable devant le Parlement, il serait paradoxal de maintenir une manière de responsabilité de l'Assemblée nationale devant l'Elysée!

Le chef de l'Etat est aujourd'hui contraint, avant d'user de la dissolution, de consulter les présidents des deux assemblées. Pour rétablir un juste rapport des forces, il serait bon d'accorder au président du Sénat, au président du Conseil constitutionnel ou au Vice-président du Conseil d'Etat, un droit de veto quant à l'usage de la dissolution, réservé aux crises très graves. Est-ce bien le chemin sur lequel nous engage Nicolas Sarkozy?

On ne reviendra pas sur l'interdiction du cumul des mandats à l'Assemblée nationale, condition indispensable de la revalorisation du Parlement. Est-ce bien cependant le chemin sur lequel nous engage Nicolas Sarkozy?

Sans même évoquer la question de la maîtrise de l'ordre du jour, les discussions au sein du "comité des sages" risquent d'achopper sur une question de loi électorale.

Le président Sarkozy n'évoque plus la proportionnelle que pour le Sénat désormais, comme s'il ignorait que ce mode de scrutin, au suffrage universel indirect certes, prévaut déjà pour les départements comptant plus de 3 sénateurs.

Or, la question reste posée, d'abord, de la constitutionnalité d'une réforme qui créerait un double mode d'élection pour les membres d'une même Assemblée. S'il s'agit du Sénat, l'interrogation pourrait prendre un tour périlleux : comment concevoir que cohabitent, dans un hémicycle, des hommes élus au suffrage universel direct (soit à la proportionnelle, selon les projets sarkozyens) et une majorité désignée par de grands électeurs? Ce serait ubuesque.

La vraie réforme consisterait à introduire une dose de proportionnelle à l'Assemblée (environ 1/3 des députés). Cette décision conduirait à accélérer le redécoupage des circonscriptions. 2/3 des députés seraient désormais élus au scrutin majoritaire d'arrondissement à un tour, pour dégager des majorités stables et éviter aux Français d'avoir à revoter, tandis qu'un tiers serait désigné au scrutin de liste proportionnel à un tour, dans le cadre régional et non départemental. Est-ce bien le chemin sur lequel nous engage Nicolas Sarkozy?

Quid d'une réforme du Conseil constitutionnel? Le sujet n'a pas même été abordé par le Président de la République! Quid de l'encadrement, voire de la suppression de l'article 49 alinéa 3 de la Constitution?

Les Français espèrent une grande réforme des institutions, qui préserve l'essentiel de la Ve République (la préminence présidentielle et la stabilité gouvernementale) en limitant les risques de sur-concentration des pouvoirs.

A l'heure actuelle, disons-le tout net : le compte n'y est pas.

A Epinal, Nicolas Sarkozy a déçu, semblant entonner un air bien connu, sur des paroles de Lampedusa -l'auteur du "Guépard"- : "il faut que tout change pour que rien ne change".

vendredi, juin 8 2007

La flèche du Parthe est émoussée

L'après-présidentielle regorge d'ordinaire en ouvrages de journalistes, qu'une fin de semaine suffit à composer. Ils prétendent vous expliquer le pourquoi d'une défaite, ou d'une victoire.

Ajoutons que les plumitifs cèdent souvent, le verdict des Français connu, à un travers redouté des historiens : celui de la téléologie. M. X, chroniqueur politique, vous le dira demain, ou Mme Y. : si Mme Royal a perdu, c'est parce qu'elle ne sut pas pas cogner son "mug" de café rempli avec je ne sais quel comparse. Et d'identifier des "tournants" dans la campagne, quant il n'y en eut aucun (Sarkozy était donné vainqueur à 52-53% dès janvier). Tout juste put-on parler de surprise s'agissant de notre candidat, François Bayrou, parti braconner depuis sur les terres de la gauche (hélas!).

Parmi les brochés ou collés de circonstance, il en est un que nous attendions avec impatience, avouons-le. Il y a quelques semaines de cela, un hebdomadaire nous avait promis un brûlot sur l'histoire récente du centre. J'ai nommé : "Le centre des trahisons", sous-titré "L'UDF de Giscard à Bayrou". L'identité des auteurs eût pu nous alerter : Michel Bassi et Georges de La Loyère appartiennent à la catégorie des giscardiens historiques, des giscardiens résiduels.

J'ai beaucoup d'estime pour le président Giscard d'Estaing, mais ce n'est pas lui faire injure que de noter ceci : passé un certain âge en politique, vos "proches" perdent en quantité et souvent en qualité. Disons que MM. Bassi et de La Loyère sont de ceux qui, lors même que leur "chef" leur eût demandé de se défenestrer, n'eussent pas hésité à obéir.

Ce n'est rien de dire que le livre est bâclé : on citera la confusion croquignolesque entre Claude Lelouch et Pierre Lellouche, page 185, ou le "s" de "trahisons" absent de la tranche.

Sur le fond, l'ouvrage relève des eaux basses du témoignage politique. Pas de révélation, peu d'anecdotes, pas de portraits brillants et cruels, une thèse trop visible, répétitive : "Giscard était le meilleur, le plus intelligent, le plus "homme d'Etat" de nos responsables politiques, et son retour à l'Elysée n'a été empêché, en 1995 comme en 1988, que par les trahisons de ceux qu'il avait faits".

Je ne sais si M. Giscard d'Estaing avait souhaité, à travers ce livre, être vengé d'un François Bayrou ignoré par ailleurs. Je n'ai rien appris sur mon ancien candidat que je ne susse déjà, et rien qui mérite un excès d'indignité. Bassi et La Loyère reproche au Béarnais sa duplicité : Giscard fut-il parfaitement loyal avec de Gaulle, ou avec Chaban?

Quand on veut monter au mât, il faut avoir les fesses propres.

Autre travers : le rôle d'un des auteurs -La Loyère- y est sans cesse mis en avant, à tel enseigne qu'on se demande pourquoi cet individu, si dévoué et brillant en apparence, est demeuré un soutier de la gloire.

Il ne fait pas de doute que Giscard cherche à construire ces derniers temps un petit édifice de publications anti-Bayrou : verra-t-on demain Marie-Hélène Descamps publier des Mémoires, ou les héritiers d'Ornano faire imprimer le journal inédit de feu le député du Calvados?

Avec toute l'audace de ma jeunesse, et le respect que nous lui devons, je donnerais, si je le rencontrais, un conseil à VGE.

"Si vous voulez blesser un homme grisé par son propre mirage, affûtez au moins vos projectiles. Et ne laissez pas décocher en votre nom, à l'instant d'une fausse retraite, des flèches qui ne vous valent pas".

jeudi, mai 31 2007

Confusion d'après-bataille, ou de la pluralité des centres

Renouer avec l'analyse politique est pénible, en ces heures de digestion post-présidentielle. On voudrait avoir cheminé le long de sentes littéraires ou artistiques, avant de pouvoir évoquer sans lassitude la mêlée électorale.

Las! Les servitudes du calendrier m'imposent, comme à chaque électeur, de retourner aux urnes les 10 et 17 juin prochains : certains seront dispensés de 2e tour, mais il est hautement improbable que ce soit mon cas. En passant, rien ne dit mieux la soumission de notre Parlement, et sa faiblesse, que l'enchaînement de la petite foulée législative sur le marathon présidentiel. A posteriori, chacun s'interrogera en son for intérieur sur l'opportunité passée de l'inversion du calendrier électoral, décidée en 2002 par Lionel Jospin, avec l'accord plein et entier de François Bayrou.

Or donc, il faudrait peser à nouveau, se passionner encore, et vibrer derechef. L'heure n'est plus pourtant où les citoyens pouvaient s'abstraire dans un combat collectif au long cours, et les conversations de bistrots tournent à nouveau, depuis le 6 mai 2007, autour des vacances en Bretagne, de la collègue qui va accoucher ou de la dernière série télévisée de TF1.

C'est dans cette apathie apparente que point un nouveau parti centriste, installé librement dans la majorité présidentielle. Lancé le 29 mai dernier à l'Assemblée nationale, il rassemblera l'essentiel des députés UDF sortants, parmi lesquels Hervé Morin, devenu ministre de la Défense, François Sauvadet, Maurice Leroy, Rudy Salles, Francis Hillmeyer ou Charles de Courson. Quelques sénateurs devraient également le rejoindre, comme l'ancien ministre des Finances Jean Arthuis.

Les ex-UDF passés au Mouvement démocrate raillent ce "Nouveau centre", assimilé à un parti-croupion de l'UMP, en tous cas à un parti soumis. Comme si alliance valait suzeraineté!

Plus récemment, l'examen de la liste des candidats "PSLE" (Parti social-libéral européen), qui se réclament d'un centre libre dans la majorité présidentielle, a autorisé un certains nombres de "Modemistes" à en rajouter dans le mépris et l'amertume. Ces candidats ne seraient que des marionnettes, des prête-noms pitoyables, et Hervé Morin un séide de Sarkozy, le "Nouveau centre" ayant pour contrat d'assécher les terres bayrouistes.

Je reconnais que l'urgence n'a pas toujours permis aux hommes du "Nouveau centre" de peser au trébuchet l'intérêt de telle ou telle candidature. Nécessité fait loi, et le devoir incombait aux parlementaires UDF de montrer qu'un centre-droit ouvert et libre pouvait exister, loin des imprécations d'un centro-centrisme stérile.

La liste des candidats du Modem est-elle beaucoup plus convaincante, quand ce parti a eu le temps nécessaire, lui, pour préparer son implantation? Le cas de Paris nous fournit une première réponse.

Les candidats du Modem dans la capitale ont été annoncés au dernier moment. La liste concoctée par Marielle de Sarnez se veut représentative de la diversité et du renouvellement attendus par les Parisiens. Une savante mixture assurément : un fond d'héritiers et de chevaux de retour (4 particules pour 21 candidats ; trois anciens Adjoints au Maire de Paris), un touche de gauche grâce aux éternels aigris du PS et des Verts (3 candidats issus des Verts, mais très marginalisés dans cette formation politique ; une ex-socialiste du Val-de-Marne), pour qui le Modem fait office de voiture-balai ; enfin, une salutaire pincée de diversité visible, essentiellement dans les circonscriptions "râpeuses".

Grands absents : les présidents de section (hormis Elisabeth de Fresquet) et militants de terrain qui, depuis des mois, mouillent leur chemise pour un centre libre mais responsable, incarné à la présidentielle par François Bayrou. Moralité : peu de promotion interne, et des premiers rôles réservés aux copains de toujours ou aux ouvriers de la onzième heure. Est-cela, la rénovation de la vie politique?

Inutile d'insister en évoquant l'investiture de Djamel Bouras (Seine Saint-Denis), qui manifesta jadis aux côtés de l'UOIF ; celle de l'imposteur Claude Ribbe (Val d'Oise), auteur d'un livre scandaleux historiquement, dont le seul propos était de convaincre Bonaparte de crime contre l'humanité et de génocide ; celle d'une ancienne "Bovétiste" à Lyon. J'en passe, et de plus croquignolets encore.

Un certain nombre de mes camarades d'hier sont passés d'une légitime hostilité à l'encontre du bipartisme à un rejet de la bipolarisation, entre 2002 et 2007. Ce m'est d'ailleurs un déchirement que de perdre des amitiés et des fraternités militantes pour avoir souhaité être utile sans tarder.

Je reconnais que beaucoup des ex-UDF ralliés au Modem le font sur une base de conviction, ou plutôt sur celle d'un joli rêve unanimiste, parfois égotiste.

En revanche, les "ralliements" mis en scène face à la presse (Corinne Lepage, Jean-Luc Benhamias, Azouz Begag) relèvent de la plus pure tradition de l'opportunisme politique. Un parti où chacun amène ce qu'il a, sans devoir adhérer à autre chose qu'au "ni-ni" : telle est la voie sur laquelle s'engage le MoDem, qu'on pourrait surnommer "Aubesp" (Auberge espagnole), avec un peu de mauvais esprit.

Pas de danger que les clients de cette auberge-là se plaignent du menu, puisqu'il sont venus avec leurs propres mets, qu'ils ne changeront pour aucun autre. La tentation de l'aubergiste, afin de ne pas laisser entendre du dehors une cacophonie trop fâcheuse pour la réputation de son établissement, sera d'y imposer une discipline de fer, un maintien militaire ou des moeurs spartiates.

Croit-on que les nouveaux adhérents du Modem, cyniques ou pas, se laisseront brider par le centralisme démocratique de feue l'UDF? On peut en douter. Et rien ne garantit en 2012, le succès d'une équation posée en 2007 par François Bayrou : il faudrait pour cela que la France s'enfonçât dans la crise, ce que nous ne pouvons souhaiter.

Enfin, je voudrais faire un sort à une comparaison développée par beaucoup de "Modémistes". Oui certes, la comparaison entre le Bayrou de 2007 et le de Gaulle trahi par une partie de ses parlementaires, en 1952, est pour partie pertinente. Pour partie seulement :

-en 1952, de Gaulle plaidait pour un changement de régime, Bayrou seulement pour un changement de coalition ;

-le prophétisme de De Gaulle ne s'est trouvé vérifié qu'à la faveur d'une guerre : on peut souhaiter que la France soit en paix en 2012 ;

-en 1952, de Gaulle demeurait très entouré, et par des hommes de grande valeur (Malraux, Debré, Pompidou) ; François Bayrou est un homme seul, ou du moins est-ce ainsi que les Français le perçoivent ;

Et puis, rappelons-le comme une évidence : Bayrou, malgré toutes les qualités que nous lui trouvions jusqu'au 22 avril 2007, n'est pas de Gaulle... Son 18 juin à lui, c'est un discours appelant à voter une motion de censure!

Fin de la comparaison...

jeudi, mai 17 2007

Au revoir et... merci?

Certains amis me reprochent de préférer les responsables politiques une fois refroidis, c'est-à-dire sortis du champ de la vie publique, les pieds devant ou la tête haute. Les lignes qui suivent renforceront leur impression, puisqu'elles se veulent une manière de salut respectueux mais lucide adressé à Jacques Chirac, nouvel ex-président de la République.

A l'occasion de la passation de pouvoir du 15 mai 2007, qui vit Sarkozy succéder à son ancien mentor en politique, les journaux se penchèrent sur le bilan chiraquien. Inutile de préciser qu'on ne put, à cette occasion, les accuser de complaisance...

A l'heure qu'il est, le nom de Chirac irrite plus à droite à gauche : la relève très "libérale-conservatrice" de l'UMP n'a pas de mots assez durs, en privé, pour l'ancien hôte de l'Elysée. Cet homme aurait sacrifié à une forme de repentance systématique compromettant la fierté nationale (discours de 1995 sur la responsabilité de la France dans les déportations, ...), affermi par son discours un antilibéralisme supposé "naturel" aux Français, et surtout conforté la mauvaise conscience des hommes de droite en les persuadant qu'ils devaient penser le monde avec des idées de gauche, même nuancées.

Il n'est pas que de l'immérité dans ce procès. Que Chirac ait rejeté le libéralisme avec autant de fureur dans ses entretiens récents avec Pierre Péan (L'inconnu de l'Elysée) laissera songeur plus d'un modéré...

Pour autant, si on se place du simple côté du bilan, et de non de l'état d'esprit du pays, il est possible de conclure, en un clin d'oeil d'outre-Styx à Marchais, à un "globalement positif" argumenté. Les historiens ont pour manie de vouloir réhabiliter -pas toujours à raison- certains personnages supposés méconnus ou mésestimés, comme Henri III, Louis XVIII ou Georges Pompidou. Il faut croire que le métier "rentre" un peu, si je cède à ce penchant dès aujourd'hui.

S'agissant de Jacques Chirac, une première nécessité s'impose : celle de préciser que son bilan ne peut être jugé que sur 7 ans de présidence pleine, et non 12. En période de cohabitation, chacun le sait, l'Elysée se mue en camp retranché et impuissant, préparant méticuleusement l'élection d'après, si le président envisage de se succéder à lui-même. De 1997 à 2002, il serait malhonnête de dire que Chirac aura exercé le pouvoir, puisque la lettre de la Constitution invite, en cas de désaccord Parlement/Président, à une pratique parlementaire des institutions.

Sur ces 7 ans pleins (pour 3 premiers ministres), que porter à l'actif de l'ancien député de Corrèze?

La suppression du service militaire, d'abord, décision saluée par des générations de jeunes Français, dont la mienne. Inutile de revenir sur le mythe du service militaire comme "grand creuset national", pour mieux le briser, je renvoie ici à mon billet contre sa resucée hypothétique, le service civil obligatoire. Sur le plan de la Défense nationale, ajoutons de Jacques Chirac aura permis, entre 2002 et 2007, que la France augmente enfin son effort d'équipement, après plusieurs années de réduction des budgets. Cet acquis-là n'avait pas été mis en cause par Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle, pas plus que par Nicolas Sarkozy.

Jacques Chirac a su agir avec constance pour la solidarité et la cohésion nationales, à une époque où tout semble les compromettre ou les éroder. On pense aux lois en faveur des handicapés, au Plan Cancer, dont les résultats sont d'ores et déjà remarquables, à la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (HALDE), à l'égalisation des différents niveaux de SMIC consécutifs aux 35 heures... Ce n'est pas négligeable.

Pour ma part, je retiendrai deux dimensions principales des sept ans de Chirac : la réforme des retraites de François Fillon en 2003 (certes incomplète, mais courageuse) et surtout la qualification de la France pour l'euro, essentiellement entre 1995 et 1997.

Ce dernier aspect demeure discret dans les procès à charge instruits par la presse. Pourtant, en mai 1995, chacun sait que le déficit public (aggravé par Balladur, avec Sarkozy comme ministre du Budget) représentait 6,2% du PIB français. Les critères de Maastricht imposaient de passer sous les 3%. En 1997, après deux années de croissance très molle, le déficit ne pesait "plus" que 3,6% du PIB. Autant dire que le reste de l'effort, accompli par Jospin et consorts, s'avérait un jeu d'enfant, en période de croissance forte.

De cette qualification de la France pour l'euro, il faut donc créditer le Président Chirac, son Premier ministre d'alors, le très courageux Alain Juppé, mais aussi Jean Arthuis, aujourd'hui sénateur UDF, alors Ministre de l'Economie et des Finances. Non, le bilan de Chirac en matière européenne n'est donc pas nul, contrairement à ce qu'affirment ceux qui lui avaient précisément réclamé que se tienne un référendum sur le Traité instituant une Constitution européenne (TCE).

Au total donc, un bilan mitigé. Qui ne mérite ni l'excès d'honneur du dernier carré chiraquien (Baroin, Jacob, toujours dithyrambiques), ni l'excès d'indignité auquel le vouent les socialistes les plus sectaires.

Que Chirac prenne le temps de se déshabituer de la politique, et il vivra -espèrons-le- assez vieux pour se voir traité avec plus de justice qu'aujourd'hui.

vendredi, avril 20 2007

Croire en la France

Drôle de période que celle qui précède le vote. Les éditorialistes se taisent, les Français relisent les professions de foi reçues à domicile ces jours derniers, chacun essaie d'obtenir des informations sur le verdict des urnes et le devenir de la France. On cite ici un sondage des RG, là les confidences d'un journaliste de la presse régionale...

D'autres, dont je suis, musardent dans les images ou textes du passé pour mieux affermir, s'il était besoin, une conviction forgée depuis longtemps.

La flânerie virtuelle a conduit mes yeux jusqu'au site de l'INA, et aux voeux de François Mitterrand le 31 décembre 1994. C'est dans cette allocution que le Président de la République d'alors avait évoqué les "forces de l'esprit".

L'expression avait frappé les Français : il est vrai que François Mitterrand pesait ses mots au trébuchet, guidé par une admirable connaissance de la littérature nationale.

Inutile de revenir sur la nature de nos sentiments à l'égard du Président Mitterrand, il serait trop malaisé de démêler ce qui relève de l'admiration coupable pour sa rouerie de Florentin et la reconnaissance pour un chef de l'Etat qui sut tenir son rang au nom de la France.

J'ai été frappé par les deux ultimes recommandations formulées à l'intention des Français dans cette allocution : deux recommandations pour l'avenir et pour guider le choix du peuple à la veille d'une campagne électorale.

Mitterrand nous enjoignait d'abord de ne jamais séparer les notions de liberté de celle d'égalité. On observera qu'il fit souvent profession de préférer la seconde à la première, c'est un fait.

Mais le conseil pèse de tout son poids ce 21 avril 2007, à l'heure où le brouillard persiste, qui empêche de bien discerner l'état des forces en présence avant la bataille du premier tour. Libre à chacun de murmurer en son for intérieur le nom du candidat qui concilie le mieux, à son sens, le lien intime entre la pensée libérale et l'aspiration à plus de justice.

La seconde recommandation mitterrandienne nous dissuadait de jamais séparer la grandeur de la France de la construction européenne. Demain, je veux croire que les Français porteront massivement leurs suffrages sur des candidats sincèrement Européens, sans préciser plus ma pensée, réglementation oblige.

Gardons à l'esprit la leçon de François Mitterrand, tout en sachant articuler sur les vingt dernières années de la France un jugement balancé mais plein d'espoir.

Notre pays, le Président Chirac l'a redit avec force il y a peu, n'a pas fini d'étonner le monde.

Demain, le courage et la fidélité à nos valeurs passeront par un vote qui porte l'audace de la raison.

lundi, avril 16 2007

Notre maître à tous

Samedi 14 avril 2007, René Rémond est, comme on dit, "entré dans le mystère de la mort". Gageons que ce croyant a abordé la fin de son existence avec sérénité, et dans l’espérance.

Au-delà des hommages parfois convenus au « Pape de l’histoire contemporaine », une génération plus verte que celles qu’il a formées se souvient de l’auteur de La Droite en France (titre passé au pluriel lors de la réédition de 1982), mais aussi d’un mandarin « pour rire », l’humilité en plus ; un vrai maître.

Si j’ai souvent aperçu la longue silhouette de René Rémond dans les couloirs de Sciences-Po, je ne lui avais jamais adressé la parole avant l'année 2006.

Provincial jusqu’à la moelle, arrivé à Paris sans appui autre que l’amour de mes parents et de ma soeur, j’ai été très ému, une fois entré sous le porche de la rue Saint-Guillaume, de pouvoir découvrir le visage de chercheurs émérites comme les professeurs Berstein, Azéma, ou le facétieux Alain-Gérard Slama. Ce sentiment d’irréalité, lié à la proximité d'historiens que j’admirais et admire, ne m’a jamais vraiment quitté : il est vrai que ces années-là ne sont pas encore trop lointaines…

Comme doctorant, je suis tenu depuis octobre 2005 d’assister à un séminaire hebdomadaire au Centre d’histoire de Sciences-Po, où des chercheurs viennent présenter un ouvrage récemment paru, et ouvrir un dialogue souvent fructueux avec les étudiants. René Rémond devait se soumettre à l’exercice pour ses « Droites aujourd’hui » début 2006 : en raison de mon objet de recherches, je fus préposé à l’avance à l’emploi de discutant pour cet ouvrage.

Je garde de René Rémond un souvenir plein de gratitude.

Tout à ma posture de doctorant un peu « tête brûlée », je m’efforçai le jour venu de poser des questions incisives, notamment sur la question des « sensibilités » en politique. Le toujours président de la FNSP se livra à l’exercice avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie à mon égard : l’homme aimait visiblement, ayant ciselé ses analyses, les confronter à de jeunes interlocuteurs. Après plus de cinquante ans de vie intellectuelle, cette disponibilité m’avait beaucoup impressionné.

La jeunesse pour un chercheur, c’est peut-être cela : accepter de nuancer un argument, de préciser un point de détail, bref, de « reprendre le métier ». En cela, René Rémond restera un modèle de probité.

Ses travaux d’histoire politique considèrent plus volontiers l’histoire des idées que celle des cultures et des sensibilités ?

Sa tripartition des droites est souvent plus stimulante qu’opératoire, et ne permet pas d’appréhender pleinement la spécificité gaulliste ?

Qu’importe ! Sont-ils si nombreux, les ouvrages d’histoire savante écrits sous la IVe République, et constamment réédités depuis ? Vous savez bien que non.

L’honnêteté oblige les plus féroces de ses contradicteurs à reconnaître en René Rémond un des grands historiens du XXe siècle, avec François Furet –auquel il succéda à l’Académie française- ou Fernand Braudel, entre autres.

Pour le grand public, René Rémond restera aussi comme le visage aperçu sur le plateau de TF1 un certain 10 mai 1981, à 19h59, avant qu’Etienne Mougeotte et Jean-Pierre Elkabbach reprennent la parole pour annoncer le nom du futur président de la République…

La France se réveillerait un peu plus tard avec la gueule des mauvais jours, quelques milliards de francs en moins dans les caisses, et un million de chômeurs en plus.

Formons des vœux pour qu’au soir du 6 mai 2007, nul historien n’ait à commenter le succès du socialisme compassionnel…

David Valence

samedi, avril 14 2007

Le patriotisme de parti, péché mortel

Comme beaucoup de Français, je me sens lassé par cette campagne présidentielle. Peut-être un début de sagesse…

La passion politique du pays était hier encore intacte : nous regardions le débat électoral comme une ordalie démocratique ; le sort en déciderait l’issue, soit l’avenir de la Nation. Rien que ça !

Ainsi que François Furet a pu l’écrire, la France a tout parié sur le politique en 1789 ; elle ne cesse depuis lors de goûter à l’âpreté du désenchantement.

Que le politique ait moins de prise sur nos vies n’est pas nécessairement un mal.

Le phénomène surprendrait nos aînés, mais les réjouirait dans le même mouvement : l’absence d’une véritable société civile susceptible d’organiser le dialogue en son sein et de porter des valeurs d’émancipation individuelle fut longtemps le principal des maux français. Les choses ont assurément commencé de changer avec mai 1981, puis la chute du mur de Berlin.

Faut-il, par exemple, se désoler qu’une certaine violence verbale ait disparu des discours politiques, quand les ligues des années 30 ne reculaient pas devant des appels au meurtre (notamment à l’encontre de Léon Blum)? Faut-il regretter que plus personne n’ose se dire « contre l’Europe et la construction européenne », hormis le pittoresque et ridicule Gérard Schivardi ?

Au demeurant, les manifestations de désintérêt pour le suffrage demeurent plus limitées en France qu’ailleurs : il est impensable, par exemple, que plus d'un tiers du corps électoral choisisse de s’abstenir le 22 avril 2007, quand près de 50% des Américains "vont à la pêche" plutôt qu’à l’isoloir tous les quatre ans.

On peut souhaiter que les Français "qualifient" dimanche en huit les deux candidats qui leur auront semblé les moins démagogiques, les plus sincères. Ma conviction est qu'on ne perdra plus désormais les combats électoraux pour avoir pris le beau risque de la modestie et de l’indépendance.

Lâchant un moment ces journaux qui tachent le bout des doigts -un blâme à Libération, le plus «charbonneux» de tous!-, je me suis plongé il a quelque temps dans la biographie d’un ancien Président du Conseil socialiste : Guy Mollet. J’avoue préférer parfois les grands ancêtres aux fauves d’aujourd’hui ; rien de contradictoire avec ce qui précède, voyez-y plutôt un goût de l’exotisme.

La biographie que François Lafon consacre à Mollet est érudite, plutôt positiviste. Vous gagnerez assurément à ne pas vous attarder sur le détail des analyses de Georges Guille ou de Marceau Pivert, à moins de nourrir une passion d’entomologiste pour l’histoire du socialisme "alla francese". L’historien Lafon, après plusieurs années de contact avec le bonhomme Mollet, a fini par nouer avec lui un lien de camaraderie intellectuel, cela se sent mais ne nuit nullement aux grandes qualités de l'ouvrage.

En tournant la dernière page, on se dit que Mollet le sulfureux, Mollet le repoussoir, s’est perdu pour avoir trop aimé son parti. La cité Malesherbes, tel fut son poussiéreux royaume de septembre 1946 à décembre 1968.

En toutes choses, Guy Mollet considéra l’intérêt de son Parti : il « parlait d’abord aux socialistes, ensuite seulement aux autres citoyens ». La survie d’une machine politique préférée au bateau dont elle n’était qu’un des moteurs, en somme.

Ca ne suffit pas à expliquer la torture en Algérie, quoique François Lafon resitue avec justesse l’action de Mollet dans le contexte d’une époque où peu de voix s’élevèrent pour condamner l’avilissement des hommes, torturés comme tortionnaires : citons ici le général Pâris de La Bollardière, l’honneur de l’armée, et François Mauriac, celui des écrivains « de droite ».

Guy Mollet a donc souffert toute sa vie d’une maladie qui assèche et isole : le patriotisme de parti. Cette affection menacerait-elle aujourd’hui certains candidats à l’élection présidentielle ?

En apparence, Mme Royal et M. Sarkozy « roulent pour leur bosse » plus que dans l’intérêt d’une structure collective.

Pourtant, le refus socialiste d’envisager tout partenariat, toute coalition ou toute refondation partisane (selon le résultat du premier tour) avec l’UDF procède de la paresse intellectuelle aussi bien que du même patriotisme de parti.

Préserver ce qui a été construit à Epinay-sur-Seine –comme si Alain Savary n’avait pas préparé le terrain à un nouveau socialisme entre 1969 et 1971- : voilà ce qui anime les vieux grognards d’un général mort depuis un certain 8 janvier 1996, et dont Ségolène Royal convoque les mânes à chaque prise de parole publique.

Les socialistes oublient une chose : en politique, il n’est pas que des pesanteurs institutionnelles, il est aussi des dynamiques qui abattent les murs. La rue de Solférino pourra-t-elle attendre au coin de l’âtre que l’orage centriste passe, ou les Français la pousseront-ils à aérer un peu une « vieille maison » enfumée ?

A ignorer la volonté du peuple, certains pourraient bien finir asphyxiés dans les urnes…

David Valence

mardi, avril 10 2007

Débat jeudi 12 avril au siège de l'UDF

L'association "Ethique et progrès" organise, jeudi prochain, un débat autour du thème suivant :

"Le dépassement du clivage droite-gauche, évolution ou révolution?".

L'association "Ethique et progrès" a souhaité que je sois l'un des deux intervenants, l'autre étant Julien Frétel, maître de conférences en sociologie à l'IEP de Lille et spécialiste de l'UDF.

Si ce thème vous intéresse, n'hésitez pas à venir nombreux : le débat aura lieu au siège de l'UDF (133bis, rue de l'Université, station Invalides), amphithéâtre Jean Lecanuet, de 20 à 22h.

David Valence

lundi, avril 9 2007

Un borgne contre la République

Robert Badinter avait parlé, au milieu des années 90, d'une "lepénisation des esprits" à propos des lois sur l'immigration des ministres Pasqua et Jean-Louis Debré. Le propos, venant d'une des "consciences" de la gauche hexagonale, avait paru exagéré et contre-productif. Répondre à la peur du déclassement et à la colère de l'électorat frontiste par des propositions qui le ramènent dans la famille républicaine : tel était le défi que tous les responsables politiques de bonne volonté auraient dû s'assigner dans les années 90, plutôt que de stignatiser certains Français.

François Bayrou s'efforce aujourd'hui, à sa manière et avec l'UDF, de répondre à la détresse de beaucoup de Français qui, hier, votaient Le Pen comme on pousse un cri de colère.

C'est plutôt à une banalisation de Jean-Marie Le Pen et de ses ouailles à laquelle on assiste aujourd'hui. Jean-Marie Le Pen invité à Sciences-Po comme les autres candidats pour parler des femmes, Jean-Marie Le Pen qu'aucun journaliste n'ose interrompre sur un plateau de télévision pour contester la vérité des chiffres qu'il avance (souvent faux) et pointer l'incohérence prétendument rassembleuse de ses propositions. ..

Souvenons-nous : ce candidat-là soutenait autrefois, la lippe goguenarde et hargneuse, que le Sida se transmettait par la salive et la sueur, alors que les scientifiques étaient déjà largement en mesure de prouver le contraire. Dans un même élan, il précisait que l'essentiel des contaminations se produisaient via l'usage de drogue ou la sodomie. En clair, dans son esprit, le Sida était une affaire de camés et de pédés pour l'essentiel. Une partie de ces affirmations pouvaient trouver écho à l'époque, dans un climat de défiance à l'égard de la communauté homosexuelle, largement touchée par le virus ("ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés").

Sur cette affaire, Le Pen avait évidemment manqué de vision à long terme -quid des malades du Sida en Afrique noire, sont-ils tous vraiment des "sodomites" ou des drogués?- ; il s'était surtout révélé, une fois de plus, dans toute son ambiguïté vénéneuse. Le Pen ne mord pas, il progresse à coup d'insinuations fâcheuses, mais jamais trop dangereuses : les Républicains sentent bien que, derrière le "détail", les "Sidaïques", l'équipe de France "qui ne ressemble pas au pays", l'occupation allemande "pas si terrible" et la colonisation française "qui a beaucoup apporté aux Africains", c'est tout un paysage idéologique qui, pièce après pièce, se construit.

Le Pen n'a jamais exercé le pouvoir, à quelque échelon que ce fût : il n'a jamais été ni ministre, ni responsable d'un exécutif local (maire, président de conseil général, président de conseil régional). Ses idées n'ont donc guère subi les apories qu'impose le fait d'être aux responsabilités. Entre Le Pen version 1987 et Le Pen version 2007, il est -rien de plus naturel- moins de différences qu'entre le Sarkozy de 2007 et celui d'aujourd'hui.

J'en veux pour preuve deux interventions du borgne le plus célèbre de France au cours de la campagne présidentielle : le 3 avril et hier, 8 avril. "Le Monde" daté du 3 avril 2007 publiait un entretien avec le président du Front national. Les propos qu'y tenaient ce dernier jouaient sur tous les registres de l'extrême-droite la plus rance, mais je n'ai entendu personne s'émouvoir de leur teneur. Prenons le temps de décortiquer cet entretien pour saisir le raisonnement de Le Pen.

L'Evangile selon Jean-Marie pourrait commencer ainsi : "Au commencement était le complot...".

Pour l'ancien député poujadiste, qui siégea à l'Assemblée dès janvier 1956, il y a d'abord, quel que soit le sujet, complot. Cette figure chère aux paranoïaques (très nombreux en politique) finit toujours par transpercer les mots apparemment policés de Le Pen. Au début de l'interview du Monde, il dénonce ainsi des sondeurs qui "vendent une camelote qui n'existe pas" et cherchent à marginaliser le FN.

Agiter l'idée de complot flatte les plus faibles et les moins imaginatifs des Français : une "connexion", un "réseau", un dessein mystérieux suffirait à expliquer en vrac, le chômage, la construction européenne, l'euro, la fermeture de bureux de poste en milieu rural, la popularité passée de Ségolène Royal, que sais-je encore...

La fascination pour le complot est une grande maladie qui guette nos sociétés sans transcendance : la chaîne occulte des responsabilités et des intérêts tient lieu de mouvement et de sens de l'histoire pour beaucoup. Et pour Le Pen. On repère là une constante de l'extrême-droite qui, dans les années trente notamment, dénonçait un complot judéo-maçonnique pour expliquer l'abaissement de la France.

Chez Le Pen, après le complot, on trouve généralement le mensonge, ou l'inexactitude énorme, dont l'impact repose sur l'inculture de ses contradicteurs. Un exemple?

Dans l'entretien du 3 avril 2007, Le Pen se compare implicitement à de Gaulle en affirmant qu'avant son investiture par l'Assemblée comme Président du Conseil -le dernier de la IVe République-, le 1er juin 1958, de Gaulle "faisait 3%". Précisons ceci : de Gaulle ne s'était, avant fin 1958, jamais présenté à une élection, quelle qu'elle fût. Ce qui fait déjà une différence avec Le Pen. En outre, s'il avait crée et dirigé un mouvement politique, le RPF, le 7 avril 1947, le général de Gaulle avait mis en sommeil cette formation dès 1953. En 1958, de Gaulle ne "faisait" donc pas 3% : ceux qui se réclamaient de lui sans son accord (les Républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas) "faisaient" un peu plus.

Surtout, il est tout de même cocasse de voir un homme qui a dirigé la campagne de Tixier-Vignancour en 1965 se comparer à de Gaulle. De Gaulle voyait loin, Le Pen -nous l'avons vu sur le Sida- ne voit pas plus loin que le bout de ses mocassins.

De Gaulle, dans les moments critiques, a toujours choisi la République avant le reste ; Le Pen affirme, toujours dans cet entretien daté du 3 avril 2007, que la Nation l'emporte, pour lui, sur la République (comme si les deux devaient être distinguées, alors que la leçon de Valmy, élève Le Pen, est toute autre).

De Gaulle fit le choix du patriotisme et de l'honneur, même au prix d'une condamnation à mort -certes par contumace-, au moment critique ; qu'a fait Le Pen pour donner des leçons de patriotisme à la terre entière, et à M. de Villiers (dont le père fut un résistant héroïque) en particulier, dans cet entretien?

Il a accepté de torturer en Algérie, avec une bonne volonté marquée. Il a soutenu des hommes qui fomentaient un coup d'état colonialiste (en mai 1958) ou des assassinats (à l'époque de l'OAS). Le patriotisme dont se revendique M. Le Pen n'est pas celui des Républicains.

De la même manière, Le Pen se compare à Clemenceau en mettant en avant son âge : M. Le Pen a aujourd'hui 79 ans (mais Clemenceau en avait 76, soit trois de moins, en 1917, en revenant au pouvoir). S'il suffisait d'être septuagénaire, en politique, pour être Clemenceau, nous connaîtrions beaucoup de candidats, notamment du côté du Sénat ou même de l'Elysée!

En outre, cet homme compare la devise du pays "Liberté, égalité, fraternité" au "Tiens, v'là du boudin" de la Légion! Comment ne