Blog de David Valence

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Mot clé - Cinéma

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samedi, novembre 17 2007

Qu'est-ce qu'un raté?

Si Woody Allen bénéficie d'un public captif en France -400.000 entrées au pire-, les critiques hexagonaux ne l'ont guère ménagé par le passé. La rengaine sur le tarissement de son inspiration fut entonnée dès la fin des années 1980. Certaines des réussites qui suivirent -"Celebrity" ou "Sweet and Lowdown"- ne rendirent pas les plumitifs plus circonspects. La vérité est qu'ils guettaient l'épuisement du filon, en étranges chercheurs d'or.

Couardise ou lucidité, beaucoup de journalistes se rêvent derrière une caméra sans passer nécessairement à l'acte. On conçoit qu'un auteur aussi prolifique que le schmoll de Brooklyn les agace. Je concéderai un ratage complet aux aigreurs de la critique : "Anything else", opus bavard et inutile.

Déroutés par "Match point", les adversaires d'Allen Stewart Königsberg, ont repris leur souffle avec "Scoop". Ils soupirent d'aise depuis la sortie à Paris, il y a quelques semaines, du "Rêve de Cassandre".

Oui, ils vont pouvoir reprocher à Allen ses redites, feindre la lassitude et trouver le film bâclé. La singulière brièveté des articles à lui consacrés par Le Monde et Libération traduit cependant un malaise dans l'argumentation. Qui soutient ce film, me direz-vous? La Croix et Le Figaro. Tout un programme, auquel vous ne devrez pas vous arrêter.

Le long métrage traite de la réussite sociale (comme "Match point"). L'élément américain se fait ici corrupteur (l'oncle), quand il n'était que victime dans "Match point" (l'actrice minable, mais sublime de puissance érotique). L'American dream se déplace jusqu'à Londres et y prend visage de pousse-au-crime. Etrange cinéaste que ce jeune homme de Woody Allen! Le grand fleuve du film est nourri par des infiltrations karstiques, dont l'incommunicabilité entre Ancien et Nouveau monde n'est pas la moindre.

Une analyse fine révèle que le propos du "Rêve de Cassandre" se distingue des deux autres films "londoniens" d'Allen.

Résumons : "Match point", c'était "Que sommes-nous prêts à sacrifier pour réussir?".

"Scoop" : "Le mensonge est-il la condition de toute ascension sociale?".

"Le Rêve de Cassandre" : "Qu'est-ce qu'un raté?"

Il n'est pas un homme de 25 à 34 ans qui pourra regarder le film sans trembler. Les deux acteurs principaux, nourris au lait du rêve américain par leur mère, jettent un regard sans concession sur leur père. Malheur à celui qui ne réussit pas mieux que son père, dirait un proverbe de l'Afrique sahélienne -que M. Guaino eût gagné à connaître avant de décrire l'Afrique noire comme égarée dans un présent infini-.

Tenaillée par la pression sociale qui réclame qu'on respecte son modèle de réussite, toute une génération de jeunes hommes connaît l'angoisse du déclassement dans nos sociétés occidentales. Deux alternatives : rejeter le joug, ou se couler dans un moule conçu par d'autres, qui vous ont précédés. Les frères du "Rêve de Cassandre" se perdront par trop de soumission à la seconde hypothèse.

On ressort noué de ce long métrage, essoré par les questions surgies sur soi au fil des images.

Les dix premières minutes galopent -merveilleux premiers plans dans le port-, les ceintures doivent demeurer attachées jusqu'au terme. L'orée du film et son débouché se font écho, comme chez Hemingway ("Pour qui sonne le glas"). Rien de mécanique dans le récit pourtant.

Je gage que dans trente ans, d'autres critiques blâmeront les ricaneurs d'aujourd'hui, les mal embouchés de novembre 2007, pour avoir fait la fine bouche devant un film tendu, sec, funèbre.

dimanche, octobre 7 2007

Un genre américain

Un récent séjour outre-Atlantique m'a permis de constater un renouveau du western, genre américain par excellence. A voir "3h10 pour Yuma" ou "L'assassinat de Jesse James" à l'affiche des salles obscures de Princeton, New Jersey, on pouvait se croire ramené 60 ans en arrière. Las! Il ne s'agissait que de remakes, peut-être valables au demeurant. La question de fond demeurait et demeure cependant : pourquoi ce retour de flamme hollywoodien?

Premier élément de réponse : la crise d'inventivité des scénaristes. A l'époque des studios -où les acteurs s'enchaînaient à la Columbia, à United artists, à la MGM, à la Warner, à la Fox, à la Republic-, un scénariste se recrutait parmi les auteurs de théâtre (Clifford Odets), les auteurs tout court (Faulkner, Chandler, Fitzgerald) voire les diplômés des grandes universités américaines, non spécialisés pourtant dans les scénarii (Joseph L. Mankiewicz, diplômé de Columbia University). Entre ces grands noms et le scribouillard de série B -le personnage joué par William Holden dans "Sunset boulevard" avoue un passé de journaliste dans le Midwest-, le fossé pouvait sembler énorme.

Mais le métier de scénariste n'était pas enseigné, et c'est là pour nous l'essentiel : où naît l'enseignement de ce qu'un récit doit comporter de spécifiquement cinématographique, périt la démesure dans le rapport au film, l'idée même que puisse exister un autre cinéma. Pensons à cette veine épique et non strictement narrative qu'inaugura -sans suite- "Birth of a nation" de Griffith... Sans se prononcer sur le fond du film, qu'on sait raciste au dernier degré, on ressent à le visionner une sensation de dépaysement que le seul muet ne saurait expliquer. C'est que le cinéma s'inventait alors. Griffith et son scénariste en avaient tiré parti en explorant les ressources de l'épopée sur grand ércan, sans personnage principal ni héros.

On enseigne désormais l'art du scénariste dans toutes les universités américaines, en rapport étroit avec les exigences des producteurs. Ceci conditionne cela. Quand vous savez que votre metteur en scène, quelque prestigieux qu'il soit, n'aura pas la liberté nécessaire pour imposer un plan de 5 ou 6 minutes -là où Ford par exemple l'osait, dans "Two rode together"- , vous n'écrivez pas de scènes se prêtant à des techniques "exceptionnelles". Au contraire, vous hachez, vous faîtes se succéder très rapidement les épisodes narratifs : trop de metteurs en scène américains ont aujourd'hui à coeur de respecter cet usage au départ télévisuel et qui consiste à limiter chaque plan à 30 secondes au maximum, quitte à se payer un ou deux travelings "artistiques" au début et à la fin du long métrage. Un scénario calibré, une mise en scène calibrée, un film calibré pour un public le plus large possible : recette conteporaine du succès?

Le système, cependant, finit par tourner en rond. Et les entrées de se tarir. Le spectateur se lasse des récits construits sur une trame identique. Que faire, se demandent les producteurs? Les plus audacieux ou les mieux renseignés -au moyen d'enquêtes coûteuses auprès de "consommateurs de films"- réalisent que le public nourrit une vague nostalgie pour des genres délaissés : le film noir, le péplum (Troie ; Alexandre), le western, demain peut-être le film de cape et d'épée.

Ce constat dressé, l'industrie du cinéma s'ébranle à la recherche d'un scénario valable. L'idéal demeure d'adapter un livre à grand succès, ce qui garantit que les lecteurs se rendront à tout le moins dans les salles, par curiosité : on se souvient de l'excellente version du "Dahlia noir" de James Ellroy, sorti en France l'an dernier, et qui renouait avec la blonde platine, les costumes un peu larges, les conduites intérieures noires et le whisky-eau de Seltz. Autre solution, le remake, plus hasardeux en apparence : qui dira, sans présumer du reste, que Keanu Reeves vaille feu Glenn Ford (3h10 pour Yuma)?

L'usage du genre dans ce type de productions ne tourne jamais au parodique ou au contraire à l'épure, que se permirent respectivement Jarmusch (Dead man) et Eastwood (Unforgiven) avec le western. Au contraire, les scénaristes du XXIe siècle respectent strictement les codes d'autrefois, ce qui donne à ces bouquets de films de genre un caractère académique, donc éphémère.

S'agissant du frémissement manifesté par le cinéma américain en faveur du western, une autre explication peut être avancée. La guerre en Irak, quoique moins meurtrière que le conflit vietnamien, invite les Etats-Unis à repenser leur rôle de "porteurs de flamme du progrès" comme leur destinée manifeste. Il n'est pas indifférent qu'après que sa mort avait été annoncée, le western ait retrouvé une faveur éphémère dans le cinéma américain des années 1965-1975, en particulier pour l'oeil des jeunes réalisateurs : Monte Hellman (L'ouragan de la vengeance ; The shooting), Robert Altman (John MacCabe), Samuel Peckinpah (La horde sauvage), Sydney Pollack (Jeremiah Johnson), Clint Eastwood (L'homme des hautes plaines, Josey Wales hors-la-loi). Souvent violents -Peckinpah- ou désenchantés, ces films avaient en commun de détruire à leur manière le mythe de l'invincibilité et de la bonté "américaines", dans un contexte marqué par la guerre du Vietnam. On pourrait ajouter à cette liste un sauvageon tardif, "Heaven's gate" de Cimino.

A l'époque, le cilice des studios ne meurtrissait pas la chair des réalisateurs avec autant de cruauté qu'aujourd'hui. Le retour momentané au film de genre pour penser la "saga americana" et son avenir procédait d'un questionnement d'artiste. Qu'en sera-t-il des westerns contemporains?

Notre désenchantement quant au fonctionnement de l'industrie du cinéma outre-Atlantique nous pousserait au pessimisme. Ajoutez à cela le choix de certains acteurs : le musculeux et médiocre Brad Pitt pour le film sur Jesse James... Mais taisons là nos doutes, et jugeons -demain- sur pièces.

lundi, septembre 18 2006

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