La maladie de langueur du cinéma français
Par David Valence le mercredi, septembre 9 2009, 02:31 - Lien permanent
La comédie familiale est peut-être à la France d'aujourd'hui ce que le western était aux Etats-Unis des années 1950 : un miroir où lire la crise autant que la quête -toujours vaine- des origines. La comparaison s'arrête là. Le fleuve que remontent nombre de westerns ("The Big sky", d'Hawks par exemple) n'a rien de commun avec la nostalgie de la matrice que diagnostiquent des cinéastes comme Arnaud Desplechin ("Conte de Noël") ou Olivier Assayas ("L'heure d'hiver"). Le malade ne serait autre que notre pays, qui rêverait d'entre-soi et non de refondation. Une France qui peinerait à se réinventer. Se chercherait des ancêtres plus qu'une postérité. Imaginez l'amertume qui prend cette nation au mors quand elle découvre que l'Âge d'or dissimulait une vallée de larmes : apathie sous le talon allemand, pratique du colonialisme comme un humanisme exterminateur, fraternité jouée de qui relègue au ban des villes l'étranger qu'il accueille!
A première vue, "Non, ma fille, tu n'iras pas danser" représente la contribution de Christophe Honoré à ce genre-là -la comédie familiale-. Le spectateur comprend pourtant vite que le thermomètre qu'on lui tend indique la température du cinéma hexagonal plus qu'il ne lui donne à voir la vie. Et l' oeuvre que des affiches publicitaires présentent comme un invite à la liberté d'éclairer un à un, malgré elle, les barreaux de cette cage d'or où ronronne une certaine industrie du film français.
La pauvreté des dialogues est une première et triste constante ; à se demander si ceux qui les écrivent n'ont pas peur de leur propre idiome... Sans choisir entre le réalisme d'un Pialat et la langue somptueuse jusqu'à l'invraisemblance des oeuvres de Rohmer, trop de scénarios juxtaposent des registres de langages "situés", en négligeant de les nouer par le miracle d'une intrigue. Dans le film de Christophe Honoré, les mots de l'héroïne, de sa soeur, de son frère, de ses parents sont ainsi figés. Morts. Toujours identiques, toujours différents les uns des autres. Le beau-frère à l'accent allemand déclame comme s'il jouait au théâtre. Marina Foïs n'utilise qu'une note de son vocabulaire dramatique -l'acidité douloureuse-. Le frère est aussi spirituel qu'un gandin du XIXème siècle, le cheveu hirsute et la chemise à carreaux en plus. Chacun semble pétrifié dans une langue hiératique, condamné pour l'éternité à ne prendre qu'une pose.
On ne reprochera pas pourtant à Christophe Honoré d'avoir usé des mêmes couleurs de langages pour chacun de ses personnages. Le ton des acteurs va au contraire de l'ânonnement de Chiara Mastroianni aux pointes de Marie-Christine Barrault. C'est oublier qu'une famille se reconnaît d'abord à une certaine identité de langue. Et qu'il ne suffit pas de truffer des répliques trop écrites de mots odoriférants pour faire vrai.
Seconde maladie : l'absence de direction d'acteurs. On se réjouissait, avant le début du film, de voir enfin magnifiée la veulerie discrètement perverse que dégage pour nous Chiara Mastroianni. Las! Son personnage de femme perdue, de rebelle sans cause, ne l'autorise jamais à user de subtilité ou d'ambiguïté. Lorsque le générique de fin paraît, l'image d'une grosse pâte molle, intelligente mais peu passionnante, ne s'est pas décollée des yeux. C'est dans ce registre-là, celui d'un Louis XVI au féminin, qu'évolue la fille de Catherine Deneuve depuis toujours. Elle reste encore une "belle actrice malade", au sens où les cinéastes de la Nouvelle vague parlaient de "beaux films malades".
Marina Foïs se débat dans un rôle de petite fille gâtée mais responsable. Marie-Christine Barrault manque de s'en tirer avec un accessit grâce à une scène située dans l'herbe romaine, mais guère plus. Jusqu'au charisme d'un Louis Garrel, son évidence dans l'oeil de la caméra, qui n'est mise au service d'aucune intention cinématographique.
"Non, ma fille, tu n'iras pas danser" n'évite pas d'autres écueils, qu'il s'agisse de la superposition de plans pauvres et de plans trop riches, d'une inadéquation des solutions visuelles à l'effet recherché -aucun plan ne dure trop peu ou trop, mais aucun ne "correspond" vraiment à ce qu'il montre- et d'une bande-son qui se contente de surligner, jusqu'à l'overdose.
Le film de Christophe Honoré, comme son héroïne, n'émerge jamais d'un entre-deux qui n'a pas même le charme des intermèdes, du gris, du voyage. Cet entre-deux-là est un entre-soi, ou le portrait d'un certain cinéma français -subventionné, étiqueté "art et essai"- qui se meurt de langueur.
Commentaires
Je t'avais pourtant proposé d'aller voir "Les yeux ouverts"... ^^
Je n'ai pas vu "Non, ma fille, tu n'iras pas dansé" mais le film semblait réunir tous les ingrédients pour faire un bon film...
Par ailleurs, je trouve un peu sévère de dire que le cinéma français souffre d'une "certaine tendance" : les deux films "familiaux" que vous avez cités : "L'heure d'été" et "un conte de noël" sont réellement intéressants. La direction des acteurs y est justement très réussie, et chacun illustre qu'il est encore possible d'imposer un style personnel et original qui va au delà de la question d'une "France qui peinerait à se réinventer".
Je suis d'accord avec vous quant aux deux films en question, que je n'aime guère mais que je distingue du film de Christophe Honoré, si vous lisez attentivement!
L'heure d'été, et non d'hiver (erreur de température, peut-être parce qu'il aurait laissé froid le rédacteur), arrive vers les sommets du genre...
Si je rejoins beaucoup de critiques envers le dernier Honoré, si j'ai vibré - mais d'énervement - aux plans jamais calibrés dans la sensibilité adéquate, aux acteurs mauvais de la bouche pour certains, je ne suis pas d'accord sur l'idée que, de façon générale, la famille fonctionne sur un même mode verbal. Je rajoute un -s pour dire qu'il y a plusieurs modes, voire un -n pour dire qu'il y a plusieurs mondes dans lesquels peuvent être amenés à évoluer les membres d'un même clan (voire s'y amener un peu tous seuls). Et la barrière des langues est dressée.
Bonsoir, merci pour tous ces articles ! Pascal Djemaa, journaliste.