Avenir d'une fausse orpheline
Par David Valence le jeudi, août 20 2009, 19:21 - Lien permanent
Pour ressusciter ce blog, quoi de mieux que d'en ouvrir le propos par une révélation?
Alain-Gérard Slama, que d'aucuns se désespèrent d'entendre chaque matin sur France Culture, est un excellent enseignant. Rien dans cette affirmation tranquille ne surprendra ceux qui ont suivi ses cours d'histoire des idées politiques à Sciences-Po. Ses détracteurs, qui se recrutent plutôt à sénestre, apprendront en revanche avec profit que le laudateur obsessionnel du républicanisme à la française est capable de développements passionnés sur Jean Jaurès ou le travaillisme britannique. Et que sa finesse dans l'analyse se complète de talents oratoires dont la gamme s'étend du comique d'imitation au tragique de la péroraison. Comme beaucoup de grands pédagogues, Alain-Gérard Slama livre aussi à son public d'étudiants des remarques orphelines : de celles qu'on formule à mi-voix et comme à regret, en sachant impossible de les développer faute de temps ; en espérant aussi qu'elles porteront du fruit plus tard dans l'esprit des auditeurs.
Un des chuchotis lointains d'Alain-Gérard Slama tourne en ce mois d'août dans la caboche de votre serviteur, jusqu'à l'obsession. "Dans le fond, murmurait Slama, la famille des libéraux a toujours été orpheline, en France, d'un parti ou d'une personnalité qui puisse l'incarner face au prurit bonapartiste qui saisit le pays dès qu'il va mal". Les libéraux, orphelins... Si on s'entend sur une définition du libéralisme qui ne distingue pas l'économie du politique, la famille radicale peut pourtant être considérée dans le XXème siècle français comme la version la plus probante d'une vision du monde trop souvent renvoyée à ses origines britanniques. Le libéralisme comme méfiance de principe à l'égard de l'Etat dans ses rapports avec la société se retrouve aussi chez les Girondins!
Las! Toute mesure taxée de libéralisme se trouve disqualifiée a priori en France : elle ne serait pas conforme aux traditions hexagonales, aux valeurs qui ont fait la République, ...
Ce discours nous est servi sans cesse en économie. Que d'âneries avons-nous entendues sur cette France tragiquement sur-administrée et droguée depuis la nuit des temps à l'interventionnisme! C'est oublier un peu vite, l'historien Pierre Rosanvallon ou l'économiste Thomas Piketty l'ont montré, que la IIIème République répugna longtemps à augmenter la pression fiscale comme à renforcer la présence de la puissance publique dans l'économie. La tradition républicaine ne s'est pas nourrie de l'expérience de la Terreur et de l'encadrement de l'économie, contrairement à ce que certains nostalgiques du Plan et de la politique industrielle -Chevènement- s'acharnent à nous faire croire. Sur le terrain économique, le radicalisme s'identifiait surtout à la défense de la propriété individuelle, qui devait pouvoir être conciliée avec un esprit de justice. Une justice comprise -avant John Rawls- comme le souci de donner à chacun les moyens d'exercer sa liberté. Ce libéralisme du petit prit avec le temps, chez les radicaux, le visage dérisoire du "parti des buralistes et des marchands de vins" qu'Albert Camus raillait sous la IVème République.
Il demeure que le libéralisme économique n'est pas exempt d'histoire ni de racines nationales en France.
Quant au libéralisme politique, qui s'incarne dans le parlementarisme et a le souci des contre-pouvoirs, c'est peu dire que les institutions actuelles de la France ne le mettent pas à la fête. La Constitution de 1958 offre pourtant la possibilité d'une lecture parlementaire, donc libérale -les cohabitations de 1986-1988, de 1993-1995 et de 1997-2002 en apportent la preuve-. On nous objectera que les Français restent -scie de journalistes- d' "indécrottables monarchistes". Il faut croire que de 1870 à 1940, puis de 1946 à 1958, la France a été gouvernée "contre son gré", puisqu'elle n'avait pas à l'époque de président fort!
Notre hypothèse est plus simple : les Français se désintéressent des institutions. Ils font preuve en l'espèce de pragmatisme ; si la Vème République s'est trouvée adoptée par eux, c'est qu'à son avènement coïncida une phase de croissance économique exceptionnelle. On ne nous fera pas croire que la population "attendait" un hyperprésident avant Nicolas Sarkozy ou qu'elle en espèrera la venue après lui. L'important est donc de s'accorder sur ceci : le discours du libéralisme politique peut être entendu en France, pour peu qu'on prenne la peine de le tenir.
Il y a urgence. Flatter la propension des citoyens à tout attendre du politique, comme le fait Nicolas Sarkozy avec son goût du "langage miraculeux" (le Président te parle, Dieu te guérit), nous apparaît comme une attitude rémunératrice à court terme, mais dangereuse pour le pays. Elle nourrit un ressentiment d'autant plus grand que les plaies ne guérissent pas. Elle décourage l'initiative individuelle et bride la société dans sa capacité à imaginer l'avenir.
Il existe en France, une tradition et un besoin de libéralisme politiques. Se pose seul le problème d'une offre politique susceptible d'incarner cette tradition et de porter ce besoin.
D'aucuns ont pu -j'en fus- espérer de François Bayrou qu'il tienne ce discours-là. Egaré dans l'exaltation de ce qui ressemble à la "France éternelle" (les campagnes, les solidarités organiques, la haine de la division comme peut-être du débat), l'ancien candidat aux élections présidentielles de 2002 et 2007 incarne désormais les conservatismes les plus divers et un "ni-ni" qui fleure bon la France de papa.
Oui, me dira-t-on, mais il dénonce la concentration excessive des pouvoirs dans les mains de chef de l'Etat. Arrêtons-nous un instant : est-on certain que François Bayrou s'en prenne au pouvoir présidentiel tel qu'il a été pratiqué depuis 1958? Envisage-t-il une révision constitutionnelle qui, tout en maintenant l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel, oriente le régime dans un sens plus libéral?
Non! Ce que dénonce à juste titre François Bayrou, c'est la proximité entre Sarkozy et les milieux d'affaires : mais il le fait au nom d'une sacralisation de la politique qui répugne à tout vrai libéral. En outre, le président du Modem pratique à ce point l'art de la personnalisation du pouvoir que les libéraux devraient le tenir pour un adversaire.
Que reste-t-il à ceux qui rêvent d'un nouveau libéralisme politique? La gauche? Peut-être... Ségolène Royal a affirmé récemment que le flambeau du libéralisme politique était porté par la gauche. Qui souhaite en effet casser la "verticalité" de la parole politique en imaginant une démocratie participative? Qui s'attache à défendre le Parlement? Qui s'alarme de la mise au pas de contre-pouvoirs comme la presse ou la justice?
Pour que la gauche française en vienne, comme aux Etats-Unis, à s'identifier au libéralisme, il suffirait qu'elle assume sa pratique gestionnaire et cesse de cultiver sa vieilles lunes autoritaro-étatistes. Ecrit ainsi, cela semble facile, mais il y faudra du temps, de la sueur et des larmes...
Commentaires
J'aime le "les Français sont des moutons, disons leur que le libéralisme c'est bien, ils s'en accomoderont". Le libéralisme n'implique donc pas la conscience et la conviction de ceux qui le pratiquent?