Le rideau déchiré
Par David Valence le mardi, février 12 2008, 18:24 - Lien permanent
Deux événements d'inégale importance confirmeront, dans les semaines prochaines, que le Mouvement démocrate s'est fondé sur un malentendu : soit les élections municipales en France et les législatives en Italie.
Nous croyons depuis mai 2007 que François Bayrou s'enlisera pour n'avoir pas choisi entre le rassemblement gaullien et la coalition de Troisième force. Prenons le scrutin de mars 2008 dans l'Hexagone : quelle ligne directrice le Mouvement démocrate y suivra-t-il? On nous répond cas par cas, arbitrage en fonction des intérêts locaux, ...
Il n'est pas mille manières d'exister lors d'élections.
Pour s'y affirmer dans la radicale singularité que porte l'idée de Rassemblement, le Mouvement démocrate aurait d'abord dû reconnaître la double appartenance. Rassembler ne signifie pas exiger des impétrants qu'ils abandonnent d'autres engagements. Pour prendre un exemple cher à François Bayrou, le RPF du général de Gaulle tolérait et recherchait même la double appartenance. Exit donc le modèle du Rassemblement au-dessus des autres partis -mais pas contre eux-.
Le Mouvement démocrate représentant -d'après ses fondateurs- un choix fondamentalement différent des logiques du système, il eût pu, dans un second temps, conduire des listes homogènes dans l'ensemble des villes de plus de 9.000 habitants. Au lieu de cela, que voit-on? Des accords conclus en fonction des intérêts de chacun des candidats, comme à Paris où la nécessité de faire réélire certains apparatchiks dont le Conseil de Paris est le gagne-pain pousse à un accord avec les socialistes.
On répliquera que le Mouvement démocrate ne souhaite pas nationaliser cette élection, ce qui expliquerait ce pragmatisme (cette tambouille électorale, diront les mauvaises langues). En cas de victoire à Pau et à Aix-en-Provence, François Bayrou n'hésitera pourtant pas à clamer que les Français ont voulu sanctionner le Chef de l'Etat et ouvrir une ère nouvelle de la vie politique française (sic d'anticipation). Le Mouvement démocrate ignore donc s'il va à la bataille en fonction d'enjeux locaux ou nationaux.
A l'inverse, si le Mouvement démocrate assumait dans les media ce qu'il s'apprête à pratiquer à l'échelon local -la coalition-, son Président cesserait de se rêver majoritaire. Il tiendrait ce langage, qu'il est préférable de peser dans une majorité avec 10% que de cheminer dans le désert avec 15 ou 18. J'ajoute que le Mouvement démocrate serait dès lors tenu de clarifier ses stratégies nationales d'alliance avant le jour du vote : nul n'accepterait une délégation de souveraineté si exorbitante, qu'elle en autoriserait le délégataire à négocier selon son bon plaisir.
Voilà donc un parti qui ressemble aux radicaux des années 1930 si on règle la focale sur le mode local, mais agit comme un parti de masses protestataire quant à la politique nationale, à l'image du RPF de 1947-1955. Ces deux modèles ne devraient pas inciter les dirigeants du Mouvement démocrate à l'optimisme. Et pourtant...
Le balancement entre ces pôles de fluidité et de rigidité explique une partie du succès militant du Mouvement démocrate : chacun y apporte et y lit ce qu'il veut, dans une schizophrénie inconsciente.
Chacun s'y retrouve :
-le conseiller-municipal-prêt-à-toutes-les-manoeuvres-pour-devenir-adjoint ;
-le rêveur-qui-voudrait-que-les-hommes-de-bonne volonté-se-donnent-la-main (comme à la messe) ;
-l'exalté-qui-rejette-les-moeurs-politiciennes-et-va-répétant "la pureté ou la mort" .
Le seul à ne rien comprendre, c'est l'électeur.
Les élections italiennes qui s'annoncent infirment également une antienne bien connue des anciens de l'UDF. A ceux qui lui objectaient l'impossibilité d'une grande formation majoritaire à elle seule et strictement centriste, une dirigeante de l'UDF-Paris opposait le modèle italien.
L'argument prenait pour terreau l'ignorance crasse des Français quant aux systèmes institutionnels différents du leur. La majorité de Romano Prodi était en effet située à gauche, sans ambiguïté aucune, comme l'ensemble des formations qui la composaient (y compris la Marguerite). Le scrutin qui s'annonce devrait même donner un caractère bipartisan à cette bipolarité.
Restait en général à la dirigeante parisienne la ressource de l'exemple allemand ou autrichien de grande coalition. A ceci près que, dans un cas comme dans l'autre, un grand parti de gauche et une grande formation de droite gouvernent ensemble sans qu'existe de formation centriste à vocation majoritaire...
Le modèle de Rassemblement que promeut le Mouvement démocrate n'existe ni dans le passé, ni à l'étranger.
Le rideau ne pourra manquer de se déchirer pour le MoDem d'ici quelques années, révélant à l'oeil public la réalité d'une schizophrénie mise au service d'un seul homme.
Commentaires
Comment ne pas être d'accord... A ceci près que ces atermoiements manifestes, le rire à peine masqué des médias même, laissent espérer un lever de rideau anticipé.
Soit la tension des municipales a raison du MoDem dans les semaines ou les mois qui viennent, soit le mouvement continuera à exister plus ou moins paisiblement jusque 2012. En l'absence d'élections majeures et clivantes entre 2008 et 2012, le MoDem pourra tranquillement déployer toute sa rhétorique, et soigner son image sans crainte de démentis... C'est maintenant que tout se joue.
désillusions ou déchirements internes, fuite des militants, perte de l'audience, marginalisation du mouvement... le déclin serait rapide. Il est cependant regrettable qu'aucun parti centriste ne soit près à occuper sérieusement l'espace qui se libérerait alors. Peut-être l'élection de 2007 a t'elle usé les dernières ressources d'un centre indépendant. Après eux, le déluge.
"Nous croyons": qui est "nous"?
"le Mouvement démocrate aurait d'abord dû reconnaître la double appartenance": Ah? Vous en auriez alors fait partie?
"Des accords conclus en fonction des intérêts de chacun des candidats": les députés NC n'ont pas pensé qu'à leurs intérêts?
"Le Mouvement démocrate ignore donc s'il va à la bataille en fonction d'enjeux locaux ou nationaux": il a dit enjeux locaux comme l'UMP mais si l'UMP et le NC avaient gagné auraient ils fait mieux et continué à parler d'enjeux locaux?
"si le Mouvement démocrate assumait dans les media ce qu'il s'apprête à pratiquer à l'échelon local -la coalition-, son Président cesserait de se rêver majoritaire. Il tiendrait ce langage, qu'il est préférable de peser dans une majorité avec 10% que de cheminer dans le désert avec 15 ou 18": pour celà il faut un tant soi peu de discipline. Tout ceux qui disent comme vous oublient de dire qu'ils n'auraient jamais suivi une alliance avec la gauche. N'est ce pas un peu bancale comme attaque et suffisant comme point de vue puisque c'est forcément le votre que vous auriez jugé le meilleur?
"Voilà donc un parti qui ressemble aux radicaux": voilà qui devrait vous satisfaire puisque vous pensez que le modem rejette cet héritage.
"Le seul à ne rien comprendre, c'est l'électeur": un certain nombre le comprend. Faut il être majoritaire (et encore, relativement pour l'UMP ou le PS) pour avoir raison?
"Le modèle de Rassemblement que promeut le Mouvement démocrate n'existe ni dans le passé, ni à l'étranger.": sauvés vous nous laissez au moins l'avenir.
"schizophrénie mise au service d'un seul homme": Morin and co n'étaient surement pas schizo avant le 1er tour. Mais entre le dimanche et le mardi...
cordialement