Ernst Jünger figure au nombre de ces écrivains qu'on croit connaître avant d'avoir pris la peine de les lire. Réduite aux seuls "Orages d'acier", son oeuvre est fréquemment ramenée à une forme d'esthétisation de la violence. Bien germanique, jugera-t-on.

La mort de Julien Gracq -au moment où je relisais Le rivage des Syrtes- a attiré l'attention sur sa vie, moins sur ses goûts. Le faux ermite de Saint-Florent-le-Vieil -ville dont Hervé de Charette est l'élu- ne se reconnaissait guère de fraternité qu'avec Jünger le réprouvé. Le souci de mieux comprendre Gracq me poussa donc "sur les falaises de marbre".

Délaissons l'arrière-plan historique d'un livre qui fut publié avant que la barbarie nazie ne fonde sur la France. L'oeuvre délivre pourtant des sentences admirables sur l'inconséquence de ceux qui, en temps troublés, voient dans le crime une preuve de force, donc de salut. Une seule suffira : "que faire, si les faibles méconnaissent la loi, et dans leur aveuglement tirent les verrous qui n'étaient poussés que pour les protéger?". Tout est là.

"Auf den Marmorklippen" bénéficie d'une superbe traduction en français, oeuvre du poète Henri Thomas. Aux non-initiés, j'apprendrai que cet auteur secret vit le jour dans les Vosges. Un musée porte du reste son nom dans la bonne ville de Bruyères -où l'auteur de ces lignes effectua une partie de sa scolarité-. La circonstance n'apparaît pas fortuite.

La sylve sombre et dont on craint qu'elle ne descende à la fin sur les hommes pour les happer... Le goût de la lumière, des pierres blanches et du vin (la France ou même, pour un Vosgien, l'Alsace) que contrarie la fascination pour la sauvagerie ou les brumes prêtées à une Europe plus septentrionale... Le livre a trouvé en moi des harmoniques à la fois familières et dérangeantes.

Certains paysages m'en ont paru diablement "connus", jusqu'à évoquer d'antiques cauchemars, de ceux qui absorbaient l'âme aux heures des fièvres puèriles. Köppels-Bleek -le nom fait assez bibeloterie de l'horreur, reconnaissons-le-, n'était-ce pas une clairière bien connue, autant par le songe qu'à la faveur de promenades familiales?

Le livre fournit assez d'images obsédantes pour une saison. Ce sanglot étouffé qu'on entend au coeur des batailles, et où se devine la certitude d'un anéantissement (p. 145, dans l'édition Imaginaire-Gallimard)! Cet enfant qui bat la timbale du bois de sa cuiller pour appeler les vipères à un festin pacifique (p. 19)! Les merveilles du végétal comparées à des "cadrans où toujours on peut lire l'heure exacte" (p. 71)!

L'ensemble brille par son ambiguïté-impardonnable aux yeux des cuistres-. On excuse trop les fautes d'une crapule mondaine comme Drieu la Rochelle, tout d'une pièce pourtant dans son adhésion au fascisme. L'entre-deux de Jünger est moins lâche, paradoxalement ; même si nous pouvons ne pas adhérer à cette résistance à laquelle invite l'ouvrage : une insurrection douce, résolue, définitivement spirituelle.