Un peu de noir pour commencer
Par David Valence le mardi, janvier 8 2008, 17:49 - Lien permanent
Janvier : l'heure est venue de retrouver son établi, sa plume -ou son ennui-. Mon état d'esprit offre quelques ressemblances avec celui d'un parfumeur qui, ayant volontairement calfeutré ses narines pendant un mois, se retrouve à devoir composer une nouvelle fragrance. A laquelle de ses idées passées, plus que de ses sensations retrouvées, va-t-il faire confiance? Tant d'indignations, de sourires accumulés depuis décembre...
Les voeux de bonne année ont peut-être réchauffé le moral des lecteurs. Aussi ai-je choisi de commencer 2008 par la tristesse et la fidélité.
Un ancien président de la Commission européenne est mort à Paris le 29 novembre 2007.
A lire cette information, beaucoup risquent la stupeur ou l'incrédulité. Qu'ils se rassurent : l'immodestie pateline du père de Martine Aubry n'a pas disparu dans les limbes.
A deux reprises, un Français dirigea la plus fédérale des institutions européennes : entre 1973 et 1977, avec François-Xavier Ortoli, puis entre 1985 et 1995 (Jacques Delors). Que la longévité du second ait fait oublier les qualités du premier n'est pas pour nous surprendre. La mémoire a de ces injustices-là : Savary effacé par Mitterrand chez les socialistes, Pompidou perdu pour les Français dans l'ombre du Général...
François-Xavier Ortoli était plus atypique que le brillant de son parcours ne le laissait deviner. Ayant grandi en Indochine, il lutta avec courage contre les Japonais à partir de 1943, d'abord dans la clandestinité, puis sous l'uniforme. Les chemins qui exigent du courage sont souvent les moins empruntés... Très marqué par son expérience de la guerre, François-Xavier Ortoli épousa de surcroît une jeune femme dont le père, médecin, avait perdu la vie sous les balles japonaises.
L'Administration coloniale le séduisait, mais il présenta avec succès le concours de l'Ecole nationale d'Administration, que Michel Debré avait créée en 1945.
Les titres de résistance et l'engagement étaient pris en compte par les recruteurs de cette première promotion. "Croix de Lorraine" rassemblait de jeunes hommes qui avaient fait "une belle guerre", comme Michel Jobert, Michel Poniatowski ou André Van Ruymbeke (père du je) : ils vinrent enrichir le service de l'Etat de leur engagement passé. Pour François-Xavier Ortoli, la sortie de l'ENA sonna l'heure de l'Inspection des finances, ses tournées en province et sa camaraderie d'élite.
Après une première expérience des cabinets ministériels auprès de Robert Buron -figure de la démocratie-chrétienne la plus progressiste-, François-Xavier Ortoli fit le choix de l'Europe. Comme beaucoup de jeunes serviteurs de l'Etat des années 1950, il se reconnaissait dans une certaine façon de faire de la politique loin des gargarismes des démagogues. Une Europe par en haut? Oui, certes. Mais une belle idée à servir.
Directeur du Marché intérieur à Bruxelles de 1958 à 1961, il prit place avec Robert Marjolin parmi les premiers techniciens de la chose européenne. Georges Pompidou, très préoccupé de questions économiques, le choisit comme directeur de cabinet pour remplacer Jean Donnedieu de Vabres (oncle du futur ministre) à la fin de l'année 1962. Puis vint la lumière médiatique pour un homme de tempérament discret : les ministères de 1967 à 1972, l'élection dans une circonscription bourgeoise du Nord en juin 1968, l'échec face au Augustin Laurent à Lille aux municipales de 1971.
Président de la Commission européenne (1973-1977), puis Vice-président en charge des questions économiques, François-Xavier Ortoli se distingua par son sang-froid face aux crises pétrolières et par sa détermination au service de la cause européenne.
Gaulliste et européen, technicien et intellectuel : M. Ortoli était, en privé plus encore qu'en public, paradoxal. Reçu par lui il y a presque deux ans pour un entretien, j'avais gardé de son accueil un souvenir ému.
Comme le laisse entendre Faulkner à la fin des Palmiers sauvages, il n'est d'oubli que dans la mort de ceux qui vous ont connu...
Commentaires
Vous complairiez-vous dans l'éloge funèbre?
Très bel hommage - ô combien justifié - au Président Ortoli. Le portrait est très bien vu. Bravo.