Arnaud, Nicolas et les autres
Par David Valence le samedi, octobre 27 2007, 19:33 - Lien permanent
A trop peu allumer son téléviseur, on se coupe du ressenti de l'événement dans l'électorat. J'avoue avoir péché par incuriosité depuis juin : plus de scrutin national, des votes d'outre-frontières mal entendus ou tus par l'étrange lucarne, voilà qui en aurait dissuadé plus d'un. L'audition d'Arnaud Lagardère par la Commission d'enquête sur "l'affaire EADS" m'a cependant convaincu de m'abandonner aux images informatives l'autre soir.
De quoi s'agissait-il? D'un délit d'initiés qui aurait permis à une compagnie privée de s'enrichir en vendant -avant que le marché ait vent des difficultés de l'A 380- des actions d'EADS : à charge pour le contribuable de payer ensuite, au moment où le cours du titre s'est effondré. L'accusation est grave, le soupçon lui-même devrait être de nature à indigner ou crisper les traits les plus mous.
M. Lagardère fils, convoqué par la Commission d'enquête parlementaire, est arrivé et reparti souriant. Nous lui reconnaissons ce droit. Que penser en revanche de son audition proprement dite, et de l'humour dédaigneux qui la parsema? Les caméras tournaient lorsque Jérôme Cahuzac, député du Lot-et-Garonne élu contre le juge Bruguière, interrogea M. Lagardère sur le leadership à la tête d'EADS et le bras de fer Camus-Forgeard.
Au lieu de répondre, M. Lagardère se fendit d'un sourire et demanda : "J'ai droit à un joker?".
Tant de mépris consterne. Suis-je naïf? On me répliquera aussi que la France est le "seul pays au monde" à traîner ainsi ses grands patrons devant le Parlement. Comme si elle n'aimait pas ceux qui réussissent, suggèrent les mêmes. L'ennui, c'est que la formule "le seul pays au monde" dénonce souvent l'ignorance crasse de son utilisateur pour ce qui dépasse le Quiévrain, la Manche, le Rhin ou les Alpes. Figurez-vous, Messieurs, qu'aux Etats-Unis aussi des patrons sont auditionnés de la sorte, et qu'ils n'y paraissent jamais devant les délégués de la souveraineté nationale sans respect.
Oui, mais voilà, M. Lagardère est l'ami de M. Sarkozy, plus même qu'un ami, un "frère" (dixit Jean-Luc Junior). Il se sait dès lors intouchable par le politique ou le juridique...
A l'heure où la réforme des institutions, et le renforcement du Parlement qu'elle devait apporter, se trouve repoussés aux calendes grecques, rien ne dit mieux la misère de notre représentation nationale que ce "joker" narquois brandi par Lagardère pour éteindre la légitime curiosité de nos représentants.
Commentaires
Ajoutons qu'Arnaud Lagardère n'a pas réussi grand chose, si ce n'est d'être le fruit du spermatozoïde qui lui a réussi à fanchir tous les obstacles.
J'ai en effet pu voir cette séquence au zapping. Vous oubliez même de préciser qu'il va plus loin que simplement dire "J'ai droit à un joker?" mais les énumère même (téléphone, public) comme s'il était au fameux jeu de Jean-Pierre Foucaut. Je dois avouer qu'un tel comportement est indigne de son auditoire et de ce que lui-même représente et ne peut que jouer contre lui.
Cher David,
Je me permets de renvoyer à un passage d'un commentaire de ma part sur l'Esprit des Lois de Montesquieu :
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«En fait de présomption, celle de la loi vaut mieux que celle de l'homme. La loi française regarde comme frauduleux tous les actes faits par un marchand dans les dix jours qui ont précédé sa banqueroute: c'est la présomption de la loi.[...]»
Tiens, c'est amusant, cela vous rappelle pas quelque chose de très actuel, ça ? Heureusement que Montesquieu n'a pas vu l'affaire d'EADS, comme quoi, cela a beau avoir été écrit il y 250 ans, les choses ne changent pas fondamentalement...On devrait envoyer à Arnaud Lagardère et cie un exemplaire annoté de l'Esprit des Lois en n'oubliant pas de lui surligner le chapitre XVI du livre XXIX ...
Source :
http://heresie.hautetfort.com/archi...
Nous sommes vraiment dans le problème de la collusion entre les grands groupes et l'Etat.
On parle d'Europe, actuellement, et la seule clause qui eût empêché de tels dérapages, la concurrence libre et on faussée, a été supprimée...
C'est finalement le travers de notre mode de développement français : l'Etat s'implique avec force dans le développement économique et industriel de notre pays, pas forcément, d'ailleurs, avec tant d'inefficacité qu'on peut le dire parfois, mais, le contre-coup, c'est que ce mode de dévelopement-là favorise tout de même les rapprochements douteux.
De toutes façons, le fonctionnement d'EADS demeurera bancal tant que les états continueront à y fourrer leur nez pour désigner ses dirigeants, car c'est bien là que la bât blesse.
Dans cette histoire, les Allemands sont furieux aussi, et on les comprend...
Je partage l'irritation exprimée ici. C'est scandaleux que de tels comportements puissent passer comme une lettre à la poste. Dans d'autres pays les actionnaires se seraient d'ailleurs sans doute inquiétés de tels faits.