A trop peu allumer son téléviseur, on se coupe du ressenti de l'événement dans l'électorat. J'avoue avoir péché par incuriosité depuis juin : plus de scrutin national, des votes d'outre-frontières mal entendus ou tus par l'étrange lucarne, voilà qui en aurait dissuadé plus d'un. L'audition d'Arnaud Lagardère par la Commission d'enquête sur "l'affaire EADS" m'a cependant convaincu de m'abandonner aux images informatives l'autre soir.

De quoi s'agissait-il? D'un délit d'initiés qui aurait permis à une compagnie privée de s'enrichir en vendant -avant que le marché ait vent des difficultés de l'A 380- des actions d'EADS : à charge pour le contribuable de payer ensuite, au moment où le cours du titre s'est effondré. L'accusation est grave, le soupçon lui-même devrait être de nature à indigner ou crisper les traits les plus mous.

M. Lagardère fils, convoqué par la Commission d'enquête parlementaire, est arrivé et reparti souriant. Nous lui reconnaissons ce droit. Que penser en revanche de son audition proprement dite, et de l'humour dédaigneux qui la parsema? Les caméras tournaient lorsque Jérôme Cahuzac, député du Lot-et-Garonne élu contre le juge Bruguière, interrogea M. Lagardère sur le leadership à la tête d'EADS et le bras de fer Camus-Forgeard.

Au lieu de répondre, M. Lagardère se fendit d'un sourire et demanda : "J'ai droit à un joker?".

Tant de mépris consterne. Suis-je naïf? On me répliquera aussi que la France est le "seul pays au monde" à traîner ainsi ses grands patrons devant le Parlement. Comme si elle n'aimait pas ceux qui réussissent, suggèrent les mêmes. L'ennui, c'est que la formule "le seul pays au monde" dénonce souvent l'ignorance crasse de son utilisateur pour ce qui dépasse le Quiévrain, la Manche, le Rhin ou les Alpes. Figurez-vous, Messieurs, qu'aux Etats-Unis aussi des patrons sont auditionnés de la sorte, et qu'ils n'y paraissent jamais devant les délégués de la souveraineté nationale sans respect.

Oui, mais voilà, M. Lagardère est l'ami de M. Sarkozy, plus même qu'un ami, un "frère" (dixit Jean-Luc Junior). Il se sait dès lors intouchable par le politique ou le juridique...

A l'heure où la réforme des institutions, et le renforcement du Parlement qu'elle devait apporter, se trouve repoussés aux calendes grecques, rien ne dit mieux la misère de notre représentation nationale que ce "joker" narquois brandi par Lagardère pour éteindre la légitime curiosité de nos représentants.