En mettant un peu d'ordre dans mes fichiers, j'ai retrouvé le texte d'une conférence prononcée le 21 février 2007, à l'invitation de l'Association ResPublica Nova, à l'Ecole Normale supérieure (rue d'Ulm). Je tiens à en remercier à nouveau les responsables, 8 mois plus tard.

Il s'agissait d'évoquer le projet de l'UMP et de Nicolas Sarkozy ; j'avais procédé à l'analyse clinique qui suit, à laquelle un Responsable des Jeunes Populaires, P. Aronoff, avait apporté quelques objections.

Je ne sais trop quoi penser de ce texte : à vous de le commenter avec le recul, en pardonnant son "oralité"!

"Depuis janvier, le combat électoral évolue en terre meuble et trompeuse : sondages contradictoires, sondés prétendument versatiles (ou circonspects), candidats léchés par les médias un jour, et lynchés le lendemain. La politique paraît libérée des variables les plus lourdes, qui permettaient aux commentateurs du sérail de prendre un peu de recul face aux enquêtes d’opinion : les classes populaires seraient désormais tentées par un vote de droite, les bourgeois- bohèmes par un bulletin centriste.

Il est une donnée qui cependant demeure stable : le maintien de Nicolas Sarkozy à un niveau élevé des intentions de vote. Cet élément déjoue les analyses de ceux qui pariaient sur la systématicité de l’alternance, depuis 1978, pour assurer la victoire des socialistes. L’UMP et son candidat sont apparus, dans la première partie de la campagne présidentielle, mieux préparés, plus affûtés. Le professionnalisme ne constitue pourtant pas une garantie de victoire. Si le sérieux tenait lieu de martingale, nul doute que Giscard l’eût emporté en 1981, Barre en 1988, Balladur en 1995 et même Jospin en 2002. Tout juste cette expertise supposée de la droite a-t-elle pu se trouver remise en cause à quelques reprises, à mesure que des interrogations sur le chiffrage du projet apparaissaient, ou que les discours maximalistes du candidat ressuscitaient le spectre du chiraquisme redistributeur.



Sur le fond, les adversaires comme les thuriféraires de Nicolas Sarkozy le créditent d’une vision claire des enjeux, d’un dessein pour la France. Vu de senestre, le candidat serait « dangereux » : quand la gauche parle de danger, elle entend toujours l’Amérique ou le fascisme. C’est entendu, Sarkozy ferait donc figure, à l’envi, de « caniche des Américains » (Laurent Fabius) ou d’avatar à peine policé de Jean-Marie Le Pen. A l’inverse, les embardées étatistes du ministre de l’Intérieur, à Agen ou Périgueux, ou plus récemment sur le dossier Airbus, ont pu désorienter une certaine frange de l’UMP : celle que forment les nouvelles générations d’hommes et de femmes de droite, plus idéologues qu’autrefois, libérés en tout cas de la mauvaise conscience de leurs aînés face à la gauche. En résumé, les troupes très minoritaires qui aspirent à concilier respect du ciboire et « égoïsme sacré » pioché chez Barrès.

Où se trouve la vérité du projet de l’UMP pour le pays ? Dans un néo-chiraquisme où les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, et où la conquête du pouvoir importe plus que les conditions de son exercice ? Ou dans une rupture dont les concepteurs auraient été nourris au lait de Hayek, de Thatcher et du Chirac de 1986-1988 ? Il importe pour répondre de se référer au contrat de législature 2007-2012 de l’UMP, ainsi qu’aux déclarations du candidat Sarkozy depuis son investiture, le 14 janvier 2007. Une mise en garde préalable s’impose à destination des spectateurs exigeants du débat public : en termes de philosophie politique « pure », un projet présidentiel s’avère nécessairement décevant.

D’abord parce qu’un contrat de législature, un projet présidentiel, a pour enjeu minimal de souder une famille, un camp, dans la perspective d’un combat commun. La lecture attentive du contrat de législature proposé par l’UMP conduit donc nécessairement à atténuer l’impression de monolithisme conservateur et néo-libéral parfois dégagée par la droite relookée. Au contraire, l’aspect relativement composite du projet de l’UMP traduit la nécessité, pour les dirigeants de ce mouvement, de satisfaire chacune des familles politiques qui firent le deuil de leur indépendance, en 2002, pour tenter le pari d’un grand parti de la droite et du centre-droit.



Les radicaux valoisiens, associés à l’UMP, se satisferont de la réaffirmation très ferme de la laïcité comme valeur fondamentale de la France, au rang de ces règles que tout immigrant présent sur notre territoire se devrait de connaître et de respecter scrupuleusement. On observe cependant que la question laïque n’est pas associée à l’école, dans le projet de l’UMP, mais seulement dans les hôpitaux : moyen peut-être d’éviter de heurter les partisans de la liberté de l’enseignement tout en désignant plus aisément, en l’espèce, le nouvel ennemi imaginaire -et tu- d’un laïcité de combat : l’Islam. La concession laïque n’a, semble-t-il, pas suffi à convaincre les héritiers de Daladier, d’Herriot et du père Queuille : beaucoup n’hésitent pas à pencher vers François Bayrou, jusqu’à Jean-Louis Borloo, dont le ralliement à l’UDF put être évoqué un temps.



Aux libéraux de l’ancien Parti républicain devenu Démocratie libérale, l’UMP et son candidat concèdent fatalement plus : la suppression ou la diminution progressive des droits de succession ; le redéfinition d’un bouclier fiscal situé à 50% du revenu, qui viderait l’impôt de solidarité sur la fortune de tout sens ; une critique du caractère trop homogène de la formation en France, même si l’idée de chèque- éducation, chère aux adversaires de l’école publique, est passée sous silence ; la réactivation de l’idée de service minimum garanti dans les services publics, en particulier s’agissant des compagnies de transports (SNCF, RATP).



Aux rares démocrates-chrétiens sincères qui ont rejoint l’UMP, comme l’insubmersible Pierre Méhaignerie, la promesse de donner plus de liberté aux établissements privés sous contrat dans leur implantation.



Aux gaullistes autoproclamés enfin, dont les bataillons s’éclaircissent à mesure que les années passent, le contrat de législature de l’UMP abandonne une référence à cette vieille lune de l’Association capital- travail. Peu favorable à ce qu’il envisageait comme une « usine à gaz », Pompidou n’avait pas hésité un instant avant de jeter aux orties une évolution qui heurtait son électorat naturel. Pour le de Gaulle de 1969 en revanche, cette refonte non seulement de l’actionnariat salarié, mais aussi des relations de pouvoir dans l’entreprise, devait permettre de réconcilier les classes possédantes et les classes laborieuses. La troisième voie supposée entre capitalisme et collectivisme est souvent défendue par des orthodoxes en manque d’idées originales (type Michèle Alliot-Marie) ou des hurluberlus (type Nicolas Dupont-Aignan, ou autrefois Louis Vallon). L’Association capital- travail tenait à la fois du christianisme social à la Marc Sangnier et du personnalisme : soit des courants d’idées généreux, mais relevant plus du gazeux que du marmoréen.

Aux gaullistes de sentiment, encore, le contrat de législature de l’UMP formule la promesse de conférences de cohésion nationale réunissant des syndicalistes et des représentants de l’ensemble des formations politiques, consultés sur des sujets engageant l’avenir de la Nation. Evoquer ces initiatives, dans un contexte porteur pour les prophètes de l’Unité nationale, permet également de faire pièce à François Bayrou. Aux gaullistes toujours et enfin, le rappel très appuyé de la nécessité de maintenir une force de dissuasion nucléaire autonome : l’idée de construire un deuxième sous-marin nucléaire en partenariat avec les Britanniques se trouve de facto écartée, qui suscitait des cris d’orfraie chez les nostalgiques de « Mon Général ».

Si ce projet présidentiel et législatif est le premier qu’ait eu à envisager le grand Parti de la droite, il aurait pu témoigner également d’une forme de « normalisation » idéologique des conservateurs en France par rapport aux droites européennes. Depuis la Libération, et surtout depuis mai 1958, la droite française avait été dominée par une tradition politique identifiant l’Etat à la Nation, et reconnaissant à la puissance publique la légitimité nécessaire pour peser sur l’économie, accélérer les mutations de la société, donner du sens à la vie collective. Une droite, sinon statolâtre, du moins statophile, en quelque sorte.



De ce point de vue, le gaullisme n’est pas mort avec de Gaulle ou Pompidou : Giscard et Chirac, passés par l’E.N.A., cette école pensée par Michel Debré comme celle du service de la Nation par excellence, avaient continué à se méfier des corps intermédiaires. Beaucoup des jeunes soutiens de l’UMP attendaient que le Ministre de l’Intérieur incarne une volonté de lutter frontalement contre les syndicats de fonctionnaires et contre le recours systématique à la puissance publique pour apaiser les inquiétudes de l’opinion. A première vue, le projet de l’UMP répond à ces attentes, puisqu’il énonce un décalage entre « une société au fait de son époque, clairvoyante sur les enjeux et les risques du monde contemporain, et une gestion publique incapable de régler les problèmes et de proposer une vision » (P. 2).



Pour autant, la rupture théorisée par le toujours Ministre de l’Intérieur ne s’avance pas à découvert sur le terrain de l’interventionnisme étatique. Au contraire, le volontarisme –dont on sait qu’il se révèle à l’usure le pire ennemi de la volonté- exalté par l’UMP, et incarné par son champion sur le dossier Alsthom, en 2004, l’emporte de beaucoup, au niveau des intentions, sur le laisser-faire néolibéral. Plus qu’en matière économique, la volonté de rompre avec l’exceptionnalité de la droite française se traduit, à l’UMP, sur le plan symbolique : à savoir sur les principes de la politique étrangère gaullienne et le fragile équilibre de la Constitution de 1958.



On écrit souvent qu’il n’est pas de rupture en matière de politique étrangère, celle-ci correspondant aux intérêts vitaux d’un pays, qui relèvent par définition du temps long de l’histoire. L’expérience avortée du tiers-mondisme pratiqué par Claude Cheysson au Quai d’Orsay, assisté de Jean-Pierre Cot au Ministère de la Coopération, aux lendemains de mai 1981, semble confirmer cet axiome. Tout se passe cependant comme si la France devait désormais revoir les fondamentaux stratégiques de son action diplomatique.



Beaucoup d’intellectuels, mais aussi de journalistes et de membres des organisations non gouvernementales (O.N.G.) reprochent aujourd’hui à la politique étrangère française de rester articulée autour de principes obsolètes. L’ouverture d’un dialogue sans a priori avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux convenait certes à une époque où la France pensait pouvoir jouer l’équilibre entre l’Est et l’Ouest. L’Est ayant rejoint l’Ouest quant aux principes spirituels et au système économique, il ne serait dorénavant plus possible de se situer dans une perspective de dialogue ouvert avec les ennemis du monde occidental et des valeurs libérales, à savoir essentiellement le terrorisme, depuis le 11 septembre 2001.



Au-delà de la scène germanopratine, des voix se font entendre pour appeler à semblable révision de l’action de la France dans le monde : Ezra Suleiman, professeur à Princeton, invitait notre pays, dans Le Figaro du 14 février 2007, à une « rupture (même « douce ») avec le gaullisme » en matière diplomatique. Il poursuivait : « Peut-on continuer éternellement à utiliser ou (…) à abuser du nom et de la politique du général de Gaulle ? (…) Et pourtant les politiques français et leurs « experts » n’ont guère évolué dans leur approche du monde. Les résultats sont plus que minces. Paradoxe : plus les dirigeants croyaient être fidèles au Général, plus ils ont réussi à réduire le rôle et l’influence de la France au sein de l’Union européenne et sur la scène internationale ».



Pour examiner sereinement le rapport entre ces attentes et la « doctrine internationale » de l’UMP, écartons-nous du trop fameux discours prononcé par Nicolas Sarkozy devant les Français expatriés aux Etats-Unis, il y a quelques mois : le candidat y reprochait à la France d’avoir mal défendu une position juste sur l’opportunité d’une intervention militaire en Irak. Ce faisant, il exprimait une opinion largement partagée dans les chancelleries, pas seulement outre-Atlantique : l’erreur ne tenait pas au sens des propos de Sarkozy, mais à l’idée qu’un candidat à la magistrature suprême puisse critiquer son propre pays sur un sol étranger.



En réalité, il est rare que des contrats de législature abordent les affaires internationales de front. Celui de l’UMP le fait dès la page 7, où il est écrit que « notre diplomatie doit être moins soucieuse d’attirer les faveurs de nos clients que d’assurer la rigueur de son éthique ». Difficile de ne pas voir derrière cette formulation une dénonciation de la synthèse chiraquienne entre soumission aux intérêts des marchands d’armes et défense intransigeante de la paix et des droits de l’homme. Plus loin, les auteurs du contrat de législature ajoutent : « Notre politique étrangère ne devra donc pas rechercher la stabilité pour la stabilité, car à celle-ci correspond trop souvent un statu quo cruel et injuste, fondé sur des situations malsaines » et évoquent « l’aide à la création de véritables Etats de droit et de sociétés civiles ouvertes ».



C’est ce type de textes qui gagne à la cause sarkozyste des intellectuels « ancienne formule », s’intéressant plus à la diffusion des valeurs libérales dans un monde globalisé qu’à l’étude concrète des mutations de la société et des opinions publiques. Contrairement aux affirmations de certains opposants, la volonté manifestée par Sarkozy de « rompre » avec une certaine politique étrangère héritée de la guerre froide est ancienne.



Alors qu’il avait quitté le gouvernement à la demande Jacques Chirac et s’exprimait en Israël, à la conférence d’Herzliya, le 16 décembre 2004, le président de l’UMP ne plaidait-il pas pour une politique étrangère qui gagnât « en transparence, en simplicité, en sincérité » ? N’affirmait-il pas trouver plus « légitime (…) que l’Union européenne accorde sa confiance et son aide en priorité à ceux de ses voisins dont les valeurs sont les plus proches des siennes » ?

Propos lourds de sens pour les anti-atlantistes radicaux. Il s’agissait, pour Nicolas Sarkozy, de souhaiter que la France assume mieux ses valeurs dans la qualité du dialogue noué avec les pays étrangers. Ainsi, il ne fait pas de doute que le projet de la droite se situe plus du côté du discours de La Baule prononcé par François Mitterrand en 1990 –il y invitait fermement les états africains à instaurer le pluripartisme- que de Jacques Foccart sur les dossiers « africains ».

Le malheur de l’UMP tient à ce que la déroute américaine en Irak jette un soupçon de néo-conservatisme sur toute critique de notre cynisme du faible en matière de relations internationales. En clair, le réalisme voudrait la paix, et l’éthique la guerre, comme vient encore de l’écrire Hubert Védrine, ce Kissinger au petit pied. On peut cependant observer que Ségolène Royal, en dépit d'un atlantisme moins marqué que celui d’une certains gauche française, se situe également sur le terrain d’une nécessaire révision de notre politique diplomatique. Malgré ses voltes-faces et des ambiguïtés, la candidate du Parti socialiste s’inscrit dans la continuité d’un Lionel Jospin qui, soucieux de « parler vrai », avait dénoncé le Hamas comme un mouvement « terroriste » à l’Université de Bir Zeit. La candidate du Parti socialiste n’a pas hésité à dénoncer les errements de notre politique africaine, ou à hausser le ton sur les « droits humains » lors de son voyage en Chine communiste. Sans que leurs visions se puissent superposer, il apparaît que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal partagent certaines analyses en matière de politique étrangère, et quant aux inflexions à apporter dans le discours de la France à l’international.



Le projet de l’UMP, peu prolixe sur les questions de réforme institutionnelle, porte cependant une nouvelle rupture avec les institutions de la Ve République. La mention la plus explicite concerne l’idée que le chef de l’exécutif puisse se rendre devant les Chambres, non pour prononcer une manière de « discours du Trône » à l’anglaise, mais pour rendre compte de son action devant la représentation nationale.

On peut estimer cette modification timorée, comparée aux rêves de grand soir constituant de l’UDF et d’une partie du PS. Un certain nombre de « gaullistes » sourcilleux eurent ainsi, au moment de la préparation du projet de l’UMP, le sentiment d’être entendus : l’activisme forcené de Sarkozy s’arrêterait au seuil du temple constitutionnel.

Au vrai, la manie de modifier notre loi fondamentale à chaque variation de la météorologie élyséenne étonne beaucoup les juristes étrangers. Ce faisant, on nage en pleine tyrannie de l’« ici et maintenant », de ceux qui représentent la France à un moment donné parce qu’ils en ont l’âge ou parce qu’ils sont vivants. Or, toute démocratie suppose des institutions qui tendent à assurer par des moyens humains une certaine permanence de la Nation. On sait le président de l’UMP très attaché à cette idée d’une continuité de la Nation française à travers les âges historiques : il doit être dans tout régime démocratique des institutions qui répondent à la nécessité de faire le pont entre les générations et d’assurer que la nation souveraine ne soit pas seulement représentée par ceux qui vivent et pensent à un moment donné.

Pour autant, le président in camera rêvé par Sarkozy se substituerait à la conception « gaullienne » d’un président- arbitre, qui ne doit de compte à personne et ne dépend pas des partis. La Ve République telle que nous la pensons est un régime né en 1962, avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, de façon presque subreptice. Sur le fond, le changement proposé par l’UMP affecterait notre système de « monarchie républicaine », où la fonction présidentielle, pour que soit respecté l’esprit de la Constitution, ne peut être exercée que par un homme dont la légitimité tienne d’abord à autre chose qu’à la politique : l’Histoire, idéalement. Système imparfait auquel la droite se propose de mettre fin en accentuant l’aspect « présidentiel » du régime : un chef de l’Etat responsable, mais plus fragile, moins « arbitre ». Un président « dans l’Assemblée » serait un président « en danger », susceptible d’être sifflé, contesté, hué ou boudé. En outre, cette évolution institutionnelle accréditerait à nouveau l’idée d’un Sarkoy fasciné par le modèle américain, ici le régime présidentiel, et son strict respect de la séparation des pouvoirs.



Ces deux éléments de rupture avec le gaullisme évoqués, il semble que l’américanophilie supposée de l’UMP soit moins à rechercher dans le fond que dans la forme, dans l’exercice du pouvoir que dans la stratégie. Comme aux Etats-Unis, Sarkozy est issu de la frange dure du mouvement auquel il appartient : sa désignation devait permettre d’abord que se cristallisassent sur son nom les soutiens traditionnels de sa famille politique (professions libérales, retraités). Libre à lui d’élargir ensuite sa base électorale au centre, comme il ne manqua pas de le faire en se voulant le candidat de « l’ouverture ».



Plus structurellement, sur le plan de la stratégie, le choix opéré par la droite s’inspire de celui des républicains au milieu des années 70, aux Etats-Unis. Le diagnostic originel, de ce côté-ci de l’Atlantique, mettait en cause le « sinistrisme » de la vie politique française,déjà décrit par Albert Thibaudet dans la première moitié du XXe siècle : en bref, les idées naissaient à gauche, puis passaient à droite, en une manière de dérive des continents polarisée (et accélérée). La droite française se serait donc vue condamnée à une situation d’infériorité morale et réelle par rapport aux progressistes, même quand ceux-ci ne gouvernaient pas.



Armée de ce constat, pour construire une idéologie de la reconquête, l’UMP s’est lancée dans une reconquête de l’idéologie. Plus encore que la conquête immédiate du pouvoir, il me semble que l’ambition de Nicolas Sarkozy a consisté à donner à sa formation politique le primat des idées, en déplaçant le combat sur le terrain des valeurs, préféré à celui des évolutions de la société. Soulignons d’emblée ce que cette démarche pouvait avoir d’atypique : la principale faiblesse de la droite, mais également son honneur, tenait, jusqu’à Jacques Chirac, à ses professions de foi pragmatiques.

Oui, l’originalité de la droite modérée relevait moins, historiquement, des valeurs qu’elles défendaient que de la manière dont elle les relativisait. Nicolas Sarkozy a, lui, choisi d’articuler son projet autour de trois valeurs, de préférence à trois « mesures-phares » ou propositions détonnantes : liberté, travail, respect.



Nicolas Sarkozy en sait quelque chose : l’épithète « libéral » se charge, pour qui se le voit accolé en France, d’un poids d’infamie à nul autre pareil. Sans beaucoup s’avancer, on devine que les Français sont le seul peuple d’Europe occidentale à qui le vocable du communisme apparaît moins redoutable que celui du libéralisme. C’est que le libéralisme économique, dans ses applications concrètes, s’attaque prioritairement à l’Etat. Or, la nation française a été construite par l’Etat, un Etat dont l’existence l’a précédée : dans notre pays plus qu’ailleurs, tout discours violemment anti-étatique ressuscite le fantôme de la loi de la jungle.

La seule expérience vraiment libérale qu’ait connue la France se situe entre 1986 et 1988, sous le second gouvernement de Jacques Chirac, voire, plus restrictivement, en 1986. Elle s’est soldée par un échec retentissant aux élections présidentielles, la droite ayant échoué à construire une action qui ouvre ses soutiens au-delà de la seule clientèle des indépendants et inactifs, et renié ses deux meilleures alliées des années 60 et 70, Jeanne d’Arc et la Sécurité sociale (JL Bourlanges dixit).



L’UMP, ayant choisi de s’imposer sur le plan des valeurs, ne pouvait pour autant négliger de tirer quelques enseignements de l’histoire. En la matière, l’expérience désastreuse de 1988 semblait montrer qu’une droite hostile à l’Etat par principe, prônant une sorte d’anarcho-libéralisme venu du fond des âges, dénonçant derrière toute politique sociale des velléités d’égalitarisme et de nivellement par le bas, une droite qui abandonnerait en chemin les valeurs des Lumières, n’avait aucune chance de l’emporter en France sur le terrain électoral.



Pour être audible et entendu, le discours sur la valeur « liberté » devait se faire à la fois plus sophistiqué, moins étriqué et plus juste : la liberté comme promesse d’émancipation pour l’Homme, et d’ascension sociale pour les faibles, plutôt que comme dénonciation d’un Etat qui assujettit, et d’une énarchie qui corrompt. Anatole France écrivit qu’un millionnaire et un clochard étaient également libres de dormir sous un pont. La liberté ne peut se réduire à ce cynisme-là, surtout lorsqu’on sollicite les suffrages des Français. Dans cette perspective, pour être « comestible » électoralement, le libéralisme doit remplir trois impératifs : éviter de contester sa légitimité historique à l’Etat, promouvoir l’ascension sociale des classes moyennes et défavorisées, et étendre le champ des libertés individuelles.



A l’examen de son projet, l’UMP pourrait donc avoir saisi la nécessité, à la fois stratégique et morale, de ne pas réduire les valeurs libérales aux caquets de Patrick Devedjian et de Gérard Longuet. Les discours de Nicolas Sarkozy sur l’Etat évitent soigneusement tout dérapage sur la « mauvaise graisse » de certains fonctionnaires, ou la nécessité de « dégraisser le mammouth » éducatif. La réforme de l’Etat telle que l’entend le projet de l’UMP ? Un silence presque total sur les perspectives de privatisations futures, ce qui tranche avec la « Plateforme pour gouverner ensemble » de 1986 ; une promesse de remplacement d’un fonctionnaire sur deux, irréaliste et démagogique, même complétée par un engagement de revalorisation des agents du secteur public ; une suite d’annonces concernant la fusion de certains services (DST et DGSE ; impôts et Trésor ; Unedic et ANPE) ; des engagements sur le périmètre des départements ministériels (rattachement de la culture à l’Education nationale, du secteur de l’Energie au Développement durable et à l’Ecologie) ; la remise en cause des promotions à la seule ancienneté et une évaluation plus précise des agents publics.

Plus qu’une politique idéologiquement hostile à l’Etat, on pourrait parler d’une tentative de penser une politique globale de la Fonction publique, loin de tout poujadisme anti-étatique.

Nicolas Sarkozy pouvait-il raisonnablement faire autrement ? Sa prudence ne prend que le risque de décevoir une population très marginale, celle qui rêve d’une révolution thatchérienne ou reaganienne dans notre pays. En tant que ministre de l’Intérieur, donc responsable, en quelque sorte, de la survie de l’Etat, le candidat se devait jusqu’à présent de tenir un discours de réforme de l’Etat qui, pour paraître ferme, ne versât pas dans une « pureté idéologique » qui l’eût condamné à l’échec. Satisfaisante intellectuellement, la stricte fidélité à une vision du monde conduit en politique à la réduction minoritaire.



L’Etat utile, dans les discours de Nicolas Sarkozy, s’incarne dans la figure du policier ou dans celle de l’enseignant. Cette dernière référence n’est pas anodine, pas plus que les clins d’œil récents du Ministre de l’Intérieur aux personnels de l’Education nationale.



Pour se détacher de la gangue ultra-libérale, le ministre de l’Intérieur et son camp ont en effet choisi d’articuler leurs propositions autour de l’idée de promotion sociale, dont l’Ecole pourrait redevenir le pivot. Classes préparatoires dans les quartiers difficiles, accès pour les 5% des élèves ayant les meilleurs résultats, quel que soit leur lycée, aux classes préparatoires ; réforme du service public de l’orientation, sans préciser selon quelles modalités et avec quels moyens ; discrimination positive, enfin.



Ce dernier terme, remisé par le ministre de l’Intérieur depuis l’automne, absent du contrat de législature de l’UMP, n’est plus utilisé que de manière subreptice dans ses discours, face à des publics choisis. C’est heureux… Il traduisait une vision communautarisé et presque ethnicisé du problème de la mobilité sociale, et pouvait à ce titre être critiqué : les fils et filles de « petits blancs » chômeurs de la Thiérache, du Biterrois ou de la Maurienne ont, eux aussi, besoin de croire qu’ils peuvent trouver leur place dans la société, et s’y épanouir.



Les mots pourtant, ici comme ailleurs, invitent à la prudence quant à ce visage volontairement « généreux » de Nicolas Sarkozy et de la droite-UMP. Plutôt que de parler de mobilité sociale, ce qui heurterait sans doute un électorat pour partie décidée à conserver pour ses enfants des positions acquises, le contrat de législature évoque le « mérite » comme valeur cardinale. Or, il n’est évidemment pas d’équivalence des termes en cette occurrence.

Valoriser le mérite pourrait signifier que toute situation d’échec ou d’exclusion serait voulue : « pourquoi venir en aide à celui qui ne veut pas s’en sortir ?» se chargerait ensuite de demander M. Sarkozy, familier des interrogations dans le discours, et plus encore des interro-négatives. Suivre cette pente-là serait pénible pour la cohésion nationale : John Rawls n’écrivait-il pas que le degré de civilisation d’une société se pouvait mesurer à la place que les plus faibles s’y voyaient réservée ?



Le projet de l’UMP méconnaît pour partie qu’il n’est pas de liberté sans justice, ce qui infère que la puissance publique se charge de donner à chacun les moyens d’exercer sa liberté. La liberté, c’est certes la capacité de créer des inégalités, mais ce n’est pas strictement celle de les perpétuer. Ainsi, la suppression des droits de succession proposée par le contrat de législature de l’UMP vient heurter la logique de mobilité sociale, d’autant que les inégalités de patrimoine l’emportent de beaucoup, en France, sur les inégalités de revenus (assez raisonnables). Pourquoi ne pas se limiter à élever le plafond au dessous duquel les successions sont exonérées de contributions, plutôt que de favoriser outrageusement les gros patrimoines de ce pays en soutenant leur logique de conservation ? Sur ce plan, l’UMP et Nicolas Sarkozy demeurent prisonniers de Neuilly sur Seine et de Versailles.



Plus généralement, en croisant la liberté et la valeur « travail », beaucoup à droite pensent avoir réconcilié l’intérêt des patrons et la dignité ouvrière, les angoisses des indépendants et la frénésie consommatrice du salariat.



La liberté de travailler plus pour gagner plus se veut au cœur du projet de l’UMP pour la France : le paradoxe veut que ce slogan n’ait de sens ou d’intérêt que dans la fonction publique, qui le rejette pourtant par la voix de ses syndicats. La mesure permettrait certes de produire plus de richesses -beaucoup de Français savent gré à Sarkozy de rappeler que celles-ci doivent être créées avant d’être redistribuées- mais elle favoriserait les seuls insiders du monde du travail, au détriment probable des chômeurs et des précaires.

En revanche, dans la fonction publique, le « travailler plus pour gagner plus » prend du sens : aux enseignants acceptant d’assurer des heures de surveillance, d’encadrement des devoirs, voire de dispenser une autre matière, l’Etat saurait accorder un surcroît de revenus, revalorisant ainsi des traitements qui demeurent, au lycée, très médiocres compte tenu du niveau d’études préalable. Nul doute que les comptes publics y trouveraient leur compte. Pour autant, la déréglementation du régime des heures supplémentaires ne permettrait aucunement d’augmenter la taille de la population active occupée dans notre pays.



Enfin, la faiblesse principale de Nicolas Sarkozy et du projet législatifs de l’UMP tiennent à la question de la société civile. Ministre des charters, candidat qui préfère parler d’ « immigration » plutôt que d’immigrés pour minimiser peut-être l’aspect humain de ce problème, ministre des libertés publiques mais les ayant régulièrement restreintes depuis 2002, ministre de la Police critiquant la justice, Nicolas Sarkozy a-t-il réfléchi aux conditions qui permirent que la société française « accepte » autrefois les dérégulations économiques dont il estime que la France a de nouveau besoin?



Malgré la confusion entretenue entre le pouvoir d’Etat et le pouvoir politique, les années 60 virent, en France, une déréglementation du marché, consécutive au traité de Rome. Cette désétatisation de la France et son insertion dan le commerce international ne se firent pas sans heurts (grèves des mineurs notamment). Mais le pouvoir sut accompagner son dessein libéral de mesures qui étendaient le champ des libertés individuelles, comme l’autorisation de la pilule contraceptive en 1967, ou la loi Faure de réforme des Universités en 1968. De même, Valéry Giscard d’Estaing entendit-il poser des fondements sociétaux à sa politique économique « libérale » en faisant voter des lois sur le regroupement familial (la nationalité comme choix), sur l’avortement et sur l’élargissement de la saisine du Conseil constitutionnel en 1974. C’est à cette « ouverture » que le pouvoir giscardien dut sans doute de l’emporter encore en 1978 : si on ne gagne pas toujours à faire la politique de ses adversaires, on perd toujours à ne faire que la politique des siens.

Pour éviter l’accusation d’anarcho-capitalisme, le libéralisme se doit de revendiquer hautement sa dimension politique et morale. Un projet authentiquement libéral se doit donc d’assurer et de garantir l’égal respect de la dignité humaine, sans distinction de race, de religion, de sexe ou de préférence sexuelle. A cet égard, le contrat de législature de l’UMP se contente de promettre plus de moyens pour la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations) et de brandir la collégialité comme rempart aux dérives du système de la détention provisoire.

Si l’UMP et Nicolas Sarkozy entendent sortir du piège anarcho-libéral en créant de nouveaux droits individuels, ils ne s’engagent guère sur le plan de leur garantie. La justice vue par la droite s’accommode des peines planchers, négation de tout le système pénal à la française. La possibilité d’une saisine du Conseil constitutionnel par les citoyens, la progression des droits du consommateur par l’autorisation des actions de groupe (repoussée aux calendes grecques par l’actuelle Assemblée nationale), le recours systématique aux travaux d’intérêt général pour les faits délictueux les moins lourds, l’amélioration des conditions de vie dans les prisons sont peu évoquées.

La construction d’établissements pénitentiaires n’est pas une garantie de progression des libertés publiques, car on sait qu’elle a des conséquences inévitables sur les décisions d’incarcération prises par les juges d’instruction. S’ils répondent à l’exigence de décence des conditions de détention, les programmes immobiliers de l’administration pénitentiaire ne peuvent tenir lieu de réflexion sur la place de la prison dans notre société, ou sur la réinsertion des délinquants.

Sur le plan des libertés individuelles, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy offre des garanties insuffisantes pour démentir l’impression laissée par des déclarations agressives sur le pouvoir judiciaire et les juges. On sait pourtant que la France consacre proportionnellement moins de moyens à sa justice que la plupart des Etats européens.

Quid de la nécessaire protection (voire progression) des libertés « privées » dans le projet de l’UMP ? Il y est d’abord question d’une progression des libertés individuelles : sur le terrain sociétal, l’aménagement du PACS pour le rendre porteur des mêmes droits que le mariage, notamment en matière de successions, constituerait une réelle avancée, si d’aventure une droite victorieuse ne choisissait pas d’oublier ses promesses en chemin, comme en 2002.

Plus largement, le contrat de législature dénonce « l’intrusion de la puissance publique dans la vie privée », ce qui évoque Sieyès (« la fin de tout établissement public est la liberté individuelle »), et comporte un passage obligé sur les droits des femmes, sans en faire une priorité au même titre que l’UMP. Le droit à un environnement sain se voit au contraire accorder une place considérable, signe sans doute de l’influence de Mme Kosciusko-Morizet au sein de l’UMP.




En conclusion, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy se voudrait l’incarnation d’une double rupture :

-rupture avec les traditions politiques de sa famille politique, pour mieux incarner l’union des droites gaulliste, libérale et même traditionaliste (bonapartiste, orléaniste et légitimiste, si on tient à la tripartition établie par René Rémond) ; elle passe par une reconquête de l’idéologie, qui voudrait cependant éviter les pièges du libéralisme réactionnaire se gardant d’attaquer l’Etat de front, en s’attachant à promouvoir l’ascension sociale, en assurant de nouveaux droits ; pour autant, la faiblesse du projet quant aux garanties dont disposent les citoyens face à la puissance étatique est susceptible de réactiver le fantasme d’un « libéralisme conservateur » ;

-rupture avec les politiques conduites en France depuis 25 ans ; de ce point de vue, le projet ménage un équilibre subtil entre la reconnaissance du travail accompli depuis 2002 par les gouvernements Raffarin et Villepin, notamment sur les retraites ou la lutte contre les discriminations, et la formalisation d’une série de ruptures symboliques discrètes mais décisives : une politique étrangère qui tranche avec le « cynisme du faible » ; un président ayant accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale ; une politique de la fonction publique plus cohérente, mais dont l’énoncé n’échappe pas à la démagogie ; la revalorisation de la valeur « travail » et du mérite, comme pour rompre avec l’esprit de jouissance, de loisirs et d’oisiveté fantasmé de certains Français.



Pour l’essentiel, l’hétérogénéité du contrat de législature tient à ce grand parti de la droite et du centre que l’UMP est devenue, sinon électoralement, du moins en termes notabiliaires et d’appareils. Le hiatus le plus préoccupant se noue entre les déclarations –parfois aventureuses- d’un candidat à la proposition facile, et une ambition partidaire à la fois plus raisonnable et plus ambitieuse. Comme si la droite mesurait à son tour le décalage entre les nécessités de la conquête du pouvoir et celles de l’exercice du pouvoir…"