Chacun ses marottes : ce billet enfourche derechef le cheval institutionnel. Vous vous lasserez peut-être de ce goût-là, et de ne pas lire sur le blog plus de considérations sur la Birmanie, le Grenelle de l'environnement ou la réforme des régimes spéciaux (en vrac). Le cas échéant, mille excuses aux esprits moins obsessionnels que le mien ou, soyons cruels, plus immodestes encore.

Un entrefilet paru dans "Le Monde" daté d'avant-hier avait le don de stupéfier : Jean-François Copé, ci-devant maire de Meaux et président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, qui émerge à peine de cinq années dans les palais ministériels, aurait été recruté par le cabinet d'affaires "Gide Loyrette Nouel" pour une activité de consultant ponctuel.

Mettons de côté l'aspect "incarné" de cette information. Oui, Jean-François Copé tient le rôle de la parfaite tête à claques pour l'opposition depuis plusieurs années. Bosseur mais arrogant, discourtois et péremptoire, Jean-François Copé s'est appliqué à poser en chef de meute depuis juin 2007.

Il est pourtant une contradiction entre les nécessités de la carrière personnelle de M. Copé et l'intérêt du groupe majoritaire : le maire de Meaux, que le président de la République apprécie peu, cherche à se faire bien voir de l'Elysée pour retrouver un maroquin ; les élus UMP doivent au contraire réinventer le rôle d'une majorité dans le cadre s'une république "sur-présidentialisée". Adepte de la férule plus que de la carotte pour faire avancer le groupe dans un sens purement gouvernemental, l'ancien ministre du budget n'était pas un bon choix pour ce poste, qui exige doigté, connaissance et respect de la fonction parlementaire. Un garde-chiourme y réussira moins bien qu'un diplomate : nous n'irons pas plus loin, réservant tout jugement développé sur l'action de M. Copé à une date ultérieure.

Dans l'absolu, la révélation du "Monde" soulève deux problèmes : celui du cumul des mandats, et plus largement de l'opportunité du cumul entre activité professionnelle et fonction parlementaire ; celui de l'éthique en politique.

Lors du colloque sur les institutions organisé il y a peu par le Nouveau Centre et les réformateurs de l'UMP, Gérard Longuet et Hervé Morin étaient tombés d'accord pour préconiser l'interdiction du cumul entre un exécutif local et un mandat de député. A l'heure actuelle, un député "vertueux", qui refuse l'exercice de tout autre mandat, se place en situation difficile face aux élus locaux qui guignent son siège ou même aux parachutés soutenus par ces élus locaux : en témoignent les sueurs froides d'Arnaud Montebourg en Saône-et-Loire lors des dernières législatives. Pour compenser cet absence de mandat local, le député roublard aura tendance, en l'état présent des choses, à se muer en élu local (bis), bureau des pleurs et des réclamations plus que faiseur de lois : songeons à certain député de la 3e circonscription des Vosges...

Notre opinion est faite depuis longtemps sur ce sujet. La mère des réformes en matière d'institutions, c'est l'interdiction du cumul des mandats pour les députés. En ce sens, nous blâmons M. Copé, député-maire de Meaux, sans oublier que la mécanique élective contemporaine le contraint à la collection de casquettes.

Etait-il bien nécessaire d'en coiffer une aux couleurs d'un prestigieux cabinet d'affaires?

Ecoutons M. Copé : il justifie sa décision par le souci de rester en contact avec "la réalité". Comme si le quotidien des avocats d'affaires avait à voir avec les tracas de Mme Michu... Plus prosaïquement, on peut envisager que l'embauche de M. Copé ne soit pas étrangère, pour ce qui le concerne, à des préoccupations pécuniaires et familiales. Le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale pourrait cependant interpeler l'opinion sur la nécessité de revaloriser le traitement des députés. Ce serait prendre un risque politique. Alors qu'en apposant discrètement sa signature au bas d'un contrat, dans l'atmosphère ouatée d'un siège parisien...

N'oublions pas de surcroît qu'en sa qualité d'ancien ministre du Budget, M. Copé a pu rencontrer, il y a six mois, les intérêts de certains des clients du cabinet pour lequel il va travailler, ce qui pose un problème de moralité publique. Le problème n'est pas neuf : après tout, M. Edmond Alphandéry, ancien ministre de l'Economie, est devenu peu après PDG d'EDF, mais il s'agissait alors d'une entreprise publique. Le choix de M. Copé évoque plus volontiers le destin du chancelier Schröder -toutes proportions gardées-.

On objectera que l'exercice en parallèle d'une activité professionnelle permet aux députés de s'assurer, en cas de défaite, d'échapper à l'ANPE. En 1993, au moment de la déroute socialiste, beaucoup d'anciens parlementaires se retrouvèrent au contraire le bec dans l'eau, faute d'avoir préparé un plan "défaite". Et d'aborder ici la question du statut de l'élu, serpent de mer s'il en est.

Une option raisonnable consisterait à prévoir que les député battus intègrent un corps de l'Inspection de l'administration (inspection du travail, de l'éducation nationale, des prisons, ...) pour une durée de 5 ans : je soumets cette hypothèse à la sagacité de mes lecteurs.

Quant à M. Copé, nous souhaitons que les négociations qu'il aura à connaître chez "Gide, ..." lui apprennent la souplesse et le respect de l'adversaire. Ou comment passer de l'indignation au voeu pieux...