La France de l'Est dans l'imaginaire national
Par David Valence le mardi, juin 26 2007, 16:13 - Lien permanent
Lundi 11 juin 2007, j’ai vu arriver le TGV en gare d’Epinal, et y ai pris place.
Qu’on me pardonne de parler de moi, mais voilà huit ans déjà que je suis un familier de la liaison Paris-Epinal dans les deux sens. Huit ans à effectuer ce trajet de 3h45. Encore faudrait-il y ajouter le temps mis pour rejoindre la gare de l’Est depuis mon domicile (10 minutes avant un déménagement courant février, 30 minutes depuis), et le trajet séparant Epinal de ma thébaïde vosgienne (soit 15-20 minutes). On comprend que l’aller-retour dans une journée, même en cas de circonstances dramatiques, me soit demeuré inenvisageable jusqu’à ce jour.
Inutile que nous songions ensemble aux heures gagnées, si la grande vitesse avait gagné l’Est en même temps que les littoraux...
Au reste, j’avoue que mon tempérament s’accommode mal des déplacements rapides, et répugne à passer d’un espace urbain à un milieu montagnard en trop peu de temps.
Qui dira le charme de ces derniers trains avant l’extinction des feux, départ de Nancy à 20h34, qui nous valaient des arrêts fréquents dans de petites gares éclairées d’orange, à Toul, Commercy, Bar-le-Duc, Vitry-le-François, Epernay, voire Château-Thierry ?
Chacun avait ses points de repère sur les trajets, ses paysages fétiches. J’évoquerai pour ma part la cuesta meusienne et son absence de réseau téléphonique, ainsi que Liverdun et son double visage si français : l’éperon rocheux qui abrite les prières et les drapeaux ; la ville basse industrieuse. Las! Le TGV évite désormais ces charmes-là.
La pente affective m’a mené assez loin de mon propos de départ : pourquoi le TGV Est est-il le dernier né des projets de ligne à grande vitesse ? Pourquoi a-t-on jugé plus urgent de faire circuler des TGV vers l’Ouest, le Nord et le Sud ?
Ecartons d’abord le prétexte technique. Je sais bien qu’il est, de Paris à Strasbourg, des obstacles naturels, des contreforts des Vosges à la Montagne de Reims. Chacun sait pourtant que la volonté fait des miracles, et que nous disposions déjà en 1997 de techniques permettant de rapprocher l’Est de Paris par le rail (TGV pendulaire).
L’identification d’un obstacle politique est apparemment plus utile. Le trop-plein d’élus de poids, désireux que le TGV arrive dans « leur » ville, plutôt que chez le voisin, a peut-être nui au pilotage du projet, ou du moins à la qualité des arbitrages. Les anciens (et l'actuel) ministres Chevènement (Belfort), Trautmann (Strasbourg), Bockel (Mulhouse), Rossinot (Nancy), Rausch (Metz), Longuet (Bar-le-Duc), les présidents Séguin (député d’Epinal jusqu’en 2002) et Poncelet ont souvent cherché à tirer la couverture à eux sans souci de concertation : beaucoup d’entre eux prennent d’ailleurs l’avion pour rejoindre leurs terres d’élection.
La principale raison du « retard » vivement ressenti par les Français de l’Est, me semble plus irrationnelle. Malgré une fréquentation très correcte, les lignes de l’Est de la France n’apparaissaient pas « porteuses » aux yeux de la SNCF et des décideurs nationaux. Question d’image.
La France de l’Est a pu fasciner, en des temps où les marches orientales tenaient lieu de rivage des Syrtes avant la lettre.
Les Vosges en particulier, que chacun croit découvrir en lisant Barrès. Las ! Le Carpinien n’aimait pas sa terre natale. Et je me suis laissé dire que Julien Gracq haïssait le relief si particulier du plateau lorrain, raison pour laquelle « Un Balcon en forêt » se situe dans les Ardennes. Evidemment, depuis la paix, tout effet de fascination a disparu : l’imaginaire national ne retenait plus de l’Est que des villes de garnison grises (Metz, Epinal), des hauts-fourneaux sinistres (la Moselle), des idiomes germanisants (Moselle, Alsace), une humidité intrusive et un froid perçant (les Vosges), sans parler du caractère besogneux et réfrigérant des populations. N’en jetez plus !
Les poncifs ont la peau dure : je me tue à expliquer à certains amis que la Lorraine fut longtemps une des régions les plus riches de France. Et que la douceur alsacienne n’a rien à envier à celle de l’Anjou, rimée par du Bellay.
Aux séductions faciles d’un Sud mythifié, à la fraîcheur supposée d’un Océan autrefois ignoré (Braudel), le charme âpre des Vosges a peu à "répliquer".
Nous ne voulons pas opposer telle ou telle partie du territoire, mais convaincre que l’imaginaire national devrait récupérer la France de l’Est sous une forme plus rieuse. Terres de patriotes (Poincaré, Louis Marin) et de grands Européens (Pierre Pflimlin, Robert Schuman), la France de l’Est est aussi celle des vignes touloises, des lacs vosgiens, de l’aérien gothique rhénan. Prions pour le TGV Est dynamite les lieux communs qui désobligent !
Commentaires
L'Ouest et le Sud ? Le TGV ne va pas jusqu'à Bordeaux, ni jusqu'à Toulouse (on met 5h30 en train Paris-Toulouse). Du coup on va construire un deuxième aéroport sur Toulouse qui serait quasiment inutile si on avait le TGV. (l'aéroport de Montpellier aurait perdu 40% de trafic, mais je n'en suis pas sûr)
Ne parlons même pas de Nice: c'est un enfer pour y aller en train...
Vous avez beaucoup de chance d'avoir le TGV: je pense que l'impact européen aidant, vous l'avez enfin obtenu (et c'est très bien). Mais pour le moment, le TGV sud ne va en vitesse TGV que jusqu'à Nîmes et Marseille :-(
Il faudrait même une ligne Bordeaux-Nice ! C'est fini dans quelques années les vols intérieurs (puis bientôt certains vols européens), j'enrage de voir qu'on s'y prépare si mal...
PS: la moitié de ma famille est de Verdun-sur-Meuse ;-)
Ah, ça commence mal : je transige avec ce que j'ai dit en réaction à ton dernier commentaire!
Mais je suis allé à Bordeaux en mai 2006 pour un colloque et, sauf erreur de ma part ou hallucination, j'avais pris le TGV (qui va jusqu'à Saint-Jean de Luz).
Salut David
Sympathique ton article sur l'Est de la France et comment aller de Paris aux Vosges par les moyens ferroviaires. J'ai pratiqué aussi, sauf qu'il fallait pousser un peu plus, puisque je rentrais à Xamontarupt au-delà de Docelles.
Il faudra que j'essaie aussi le TGV-EST. Cela va changer encore plus ma vie pour toi. Puisque désormais, il y aura des Rennes-Nancy...
Oui, la Lorraine fut riche, et autrefois Bruyères (où on trouve la tombe de Louis Marin, comme un professeur d'histoire de lycée me l'avait indiqué) fut autrefois une des villes importantes des Vosges...
les choses ont changé...
A plus
Loïc
Bien sûr... mais il ne va en vitesse TGV que jusqu'à Angoulême (je crois à peu près) :-) le reste c'est à vitesse normale car il faut des rails spéciaux...Tu peux même prendre un TGV Montpellier Toulouse mais il mettra deux heures comme pour un corail... car il n'y a pas les rails pour une vitesse de pointe
brillant plaidoyer pour la région si chère à notre coeur...
Pour ma part, je reste une inconditionnelle du Nord de la péninsule ibérique!...
Je signale à l'attention du Modemiste toulousain (transigeant pour la 2nde fois) que le TGV roule également à vitesse normale à partir de Nancy.
Et pourtant les Spinaliens ou les Strasbourgeois ne se plaignent pas, eux...
Mais je le sais, d'ailleurs, c'est en théorie qu'une première étape... un jour (2020, voire plus?) des rails permettant une vitesse TGV iront jusqu'à Strasbourg.
Tu confonds, une fois de plus, le TGV circulant sur rails CLASSIQUES (il y a bien des TGV qui vont à Nice et pourtant ils ne peuvent pas aller plus vite que les autres) et les TGV qui roulent à vitesse de pointe...
Même dans "c'est pas sorcier" il explique très bien cela. :-)
Donc pour conclure, le TGV à vitesse de pointe ne va que jusqu'à Nîmes et Marseille dans le sud, et Angoulêmes (à vérifier dans le "sud" ouest). Donc des villes entières comme Nice, Toulouse et Bordeaux ne le connaissent pas. A titre d'info, en tapant "Nice Bordeaux " sur le site SNCF, le voyage le plus rapide met 8H25... Transige transige pas, tu vois bien que le sud n'est pas gâté.
Là, j'avoue qu'il y a un truc qui m'échappe. Je connais comme toi la différence entre rails où le TGV roule à vitesse classique ou à vitesse de pointe. Mais :
-l'essentiel reste que la durée de parcours globale soit réduite ; il n'existe pas de désavantage du Sud par rapport à l'Est dans ce cas, puisque, comme dans le cas de Bordeaux-Angoulême, tous les TGV commencent à rouler à vitesse normale avant Nancy ; Nancy, Strasbourg et Metz ne connaissent pas non plus le TGV à vitesse de pointe ; mais vu que les trains qui les atteignent roulent à vitesse de pointe sur une partie du parcours (la première), le trajet global est désormais plus bref qu'auparavant.
C'est la même chose pour Bordeaux : le TGV y a représenté une réduction considérable des temps de desserte vers Paris, comparé à l'ancienne liaison. C'est bien ça l'essentiel.
J'avoue ne pas comprendre le but de cette controverse que tu ouvres.
Est-il vrai que le Sud-ouest et le Midi ont été desservis par le TGV avant la France de l'Est? La réponse est positive.
Est-il vrai que la mise en place du TGV a représenté globalement, et malgré une vitesse normale sur certaine portions, un gain de temps dans la desserte de villes comme Bordeaux ou Montpellier? La réponse est également positive.
Dès lors, sauf mauvaise foi, il est impossible de nier que le Sud-Ouest et le Midi aient été "mieux traités", du moins pour les grandes villes, que la France de l'Est du point de vue ferroviaire.
Dis comme ça oui, en effet, mais le top du top serait pour tous, une connection à grande vitesse. Je le redis : "C'est fini dans quelques années les vols intérieurs (puis bientôt certains vols européens), j'enrage de voir qu'on s'y prépare si mal...". IL n' y a pas de controverse.
Si mes commentaires te gênent, tu n'as qu'à le dire. J'ai plus l'impression que tu fais un blog où tu exposes une idée pour qu'on te dise juste "ah c'est génial!". Je ne suis pas ton élève...
Il faut accepter des arguments contraires. Moi je trouve que celui que tu as laissé sur mon blog est très bien, bien que je ne me sente pas visé. C'est ça un débat...et j'espère que tu viendras encore plus souvent.
Franchement, relis toi-même ton mail : tu qui m'y donnais des leçons, sur le mode "tu mélanges tout, alors que tout téléspectateur sait que tu te trompes".
En relisant certains commentaires critiques -ceux de France par exemple- tu verras qu'il m'arrive d'arrêter d'être un affreux sectaire, ou un prétentieux qui prétends parler "ex cathedra". :-)
Quant à la notion de débat, je te rappelle que j'ai toujours pris soin de te répondre justement par considération pour tes opinions.
Enfin, on est au moins d'accord sur une chose : tout le monde voudrait de la grande vitesse tout du long, mais peu de villes l'ont (Rennes, Lille, Marseille, ...).
Tu prends un peu facilement la mouche... Mais bon, on est d'accord, il y aura bien d'autres sujets plus importants ;-)
Incursion alsacienne dans le débat : non, une desserte TGV 100% n'est pas toujours nécessaire. Par exemple, en plaine d'Alsace et dans le massif vosgien il n'est pas opportun environnementalement de prolonger la ligne à grande vitesse jusqu'à Strasbourg, pour un gain de temps marginal, et des coûts écologiques élevés (nouvelle emprise dans la plaine d'Alsace déjà mitée, nouveaux tunnels dans les Vosges...).
C'est aussi ce genre d'exigence qui a retardé le projet de TGV Est. Et c'est précisément le genre d'orgeuil local dont David a parlé dans son article, qui ne sert à rien et qui empêche plutôt d'avancer.
Le confort, par ailleurs, dans les études auprès des voyageurs, ça compte souvent autant que la vitesse, et
là-dessus la SNCF a des progrès à faire. On peut penser aussi que la suppression de trajets de moyenne distance en Corail est du point de vue écologique une belle ânerie (il faut maintenant prendre la voiture)...
Et pour finir, s'il s'agit de dire que le Sud est plus mal traité que l'Est, là faut arrêter les frais, car on sait bien qu'à côté de l'axe PLM (Paris-Lyon-Marseille), Nancy et Strasbourg...