La crainte d'alimenter une forme de haine du politique retient souvent l'analyste, lorsqu'il s'agit de pointer les écarts entre promesses de campagne et réalisations effectives.

Ce hiatus-là tient d'abord à ce que les projets présidentiels et législatifs raisonnent plus volontiers sur le structurel que sur le conjoncturel ; il faudrait, pour changer la donne, que les candidats élaborassent des scénarii de court terme ; ils pourraient ensuite dévoiler aux électeurs les lignes de conduite qu'ils choisiraient d'adopter dans telle ou telle situation.

La principale explication du fossé entre intentions et réalisations, c'est évidemment la démagogie. Je ne me prononcerai pas sur les intentions de Nicolas Sarkozy quand il évoqua, en campagne, la déductibilité des intérêts de l'emprunt sur l'assiette de l'impôt.

Chacun se fera une idée à cet égard. On sait pourtant les défauts de cette mesure, cadeau insensé aux acquéreurs de résidences secondaires, stimulant irresponsable à la croissance des prix de l'immobilier.

Au lendemain de la victoire de Sarkozy, le nouveau ministre des Comptes publics, Eric Woerth, précisa les contours du propos présidentiel. En en rabotant un peu les coins, c'est entendu. Mais j'avoue avoir soupiré de soulagement en apprenant que seuls les intérêts concernant les emprunts à contracter pour l'achat d'une résidence principale seraient visés, à hauteur de 20%. Le grand argentier tenait son rang, qui rappelait chacun à l'orthodoxie financière, à la raison têtue du chiffre.

On se disait que la droite avait peut-être trouvé un Poincaré au petit pied, un Reynaud d'arrière-boutique, un Pinay de seconde main, un Giscard de second rang. Las! La règle du maître d'école Sarkozy corrigea les os digitaux du pauvre Woerth, ci-devant maire de Chantilly.

Au Havre, Nicolas Sarkozy a parlé d'une loi qui s'appliquerait à l'ensemble des emprunts en cours. Pour mieux menacerà l'Elysée, jeudi 30 juin, l'élu de l'Oise : "un de mes ministres a succombé aux sirènes du politiquement correct, je ne laisserai pas dénaturer mon projet".

Il ne s'agit pas de "politiquement correct", mais de l'opportunité d'une annonce "rigoureuse" en campagne électorale, bien sûr.

Outre le soutien que j'apporte à M. Woerth sur le fond, je m'avoue troublé sur la forme.

Est-il bien sain que le ministre des Comptes publics tienne un rôle de fusible, quand il est aussi un ministre de l'Avenir, au même titre que ceux de l'Ecologie ou de l'Education nationale? Est-il souhaitable que le président de la République couvre la voix de la maîtrise des dépenses publiques?

Que M. Woerth, en son bureau surplombant la Seine, se sache assuré de notre estime.

Il appartiendra demain aux députés du "Nouveau centre" de s'ériger en vigies constructives mais libres d'une possible dérive des comptes publics dans les cinq années qui viennent.