Le patriotisme de parti, péché mortel
Par David Valence le samedi, avril 14 2007, 06:14 - Lien permanent
Comme beaucoup de Français, je me sens lassé par cette campagne présidentielle. Peut-être un début de sagesse…
La passion politique du pays était hier encore intacte : nous regardions le débat électoral comme une ordalie démocratique ; le sort en déciderait l’issue, soit l’avenir de la Nation. Rien que ça !
Ainsi que François Furet a pu l’écrire, la France a tout parié sur le politique en 1789 ; elle ne cesse depuis lors de goûter à l’âpreté du désenchantement.
Que le politique ait moins de prise sur nos vies n’est pas nécessairement un mal.
Le phénomène surprendrait nos aînés, mais les réjouirait dans le même mouvement : l’absence d’une véritable société civile susceptible d’organiser le dialogue en son sein et de porter des valeurs d’émancipation individuelle fut longtemps le principal des maux français. Les choses ont assurément commencé de changer avec mai 1981, puis la chute du mur de Berlin.
Faut-il, par exemple, se désoler qu’une certaine violence verbale ait disparu des discours politiques, quand les ligues des années 30 ne reculaient pas devant des appels au meurtre (notamment à l’encontre de Léon Blum)? Faut-il regretter que plus personne n’ose se dire « contre l’Europe et la construction européenne », hormis le pittoresque et ridicule Gérard Schivardi ?
Au demeurant, les manifestations de désintérêt pour le suffrage demeurent plus limitées en France qu’ailleurs : il est impensable, par exemple, que plus d'un tiers du corps électoral choisisse de s’abstenir le 22 avril 2007, quand près de 50% des Américains "vont à la pêche" plutôt qu’à l’isoloir tous les quatre ans.
On peut souhaiter que les Français "qualifient" dimanche en huit les deux candidats qui leur auront semblé les moins démagogiques, les plus sincères. Ma conviction est qu'on ne perdra plus désormais les combats électoraux pour avoir pris le beau risque de la modestie et de l’indépendance.
Lâchant un moment ces journaux qui tachent le bout des doigts -un blâme à Libération, le plus «charbonneux» de tous!-, je me suis plongé il a quelque temps dans la biographie d’un ancien Président du Conseil socialiste : Guy Mollet. J’avoue préférer parfois les grands ancêtres aux fauves d’aujourd’hui ; rien de contradictoire avec ce qui précède, voyez-y plutôt un goût de l’exotisme.
La biographie que François Lafon consacre à Mollet est érudite, plutôt positiviste. Vous gagnerez assurément à ne pas vous attarder sur le détail des analyses de Georges Guille ou de Marceau Pivert, à moins de nourrir une passion d’entomologiste pour l’histoire du socialisme "alla francese". L’historien Lafon, après plusieurs années de contact avec le bonhomme Mollet, a fini par nouer avec lui un lien de camaraderie intellectuel, cela se sent mais ne nuit nullement aux grandes qualités de l'ouvrage.
En tournant la dernière page, on se dit que Mollet le sulfureux, Mollet le repoussoir, s’est perdu pour avoir trop aimé son parti. La cité Malesherbes, tel fut son poussiéreux royaume de septembre 1946 à décembre 1968.
En toutes choses, Guy Mollet considéra l’intérêt de son Parti : il « parlait d’abord aux socialistes, ensuite seulement aux autres citoyens ». La survie d’une machine politique préférée au bateau dont elle n’était qu’un des moteurs, en somme.
Ca ne suffit pas à expliquer la torture en Algérie, quoique François Lafon resitue avec justesse l’action de Mollet dans le contexte d’une époque où peu de voix s’élevèrent pour condamner l’avilissement des hommes, torturés comme tortionnaires : citons ici le général Pâris de La Bollardière, l’honneur de l’armée, et François Mauriac, celui des écrivains « de droite ».
Guy Mollet a donc souffert toute sa vie d’une maladie qui assèche et isole : le patriotisme de parti. Cette affection menacerait-elle aujourd’hui certains candidats à l’élection présidentielle ?
En apparence, Mme Royal et M. Sarkozy « roulent pour leur bosse » plus que dans l’intérêt d’une structure collective.
Pourtant, le refus socialiste d’envisager tout partenariat, toute coalition ou toute refondation partisane (selon le résultat du premier tour) avec l’UDF procède de la paresse intellectuelle aussi bien que du même patriotisme de parti.
Préserver ce qui a été construit à Epinay-sur-Seine –comme si Alain Savary n’avait pas préparé le terrain à un nouveau socialisme entre 1969 et 1971- : voilà ce qui anime les vieux grognards d’un général mort depuis un certain 8 janvier 1996, et dont Ségolène Royal convoque les mânes à chaque prise de parole publique.
Les socialistes oublient une chose : en politique, il n’est pas que des pesanteurs institutionnelles, il est aussi des dynamiques qui abattent les murs. La rue de Solférino pourra-t-elle attendre au coin de l’âtre que l’orage centriste passe, ou les Français la pousseront-ils à aérer un peu une « vieille maison » enfumée ?
A ignorer la volonté du peuple, certains pourraient bien finir asphyxiés dans les urnes…
David Valence
Commentaires
Guy Mollet sur un site de l'UDF? Ce blog est plein de surprises!!!!!!!
D'abord merci.
Et en second lieu, le vieux socialiste que je suis a toujours trouvé que dans des circonstances précises, le socialisme, parce que selon Jaurès ou Blum il se pense d'abord comme le superlatif de la République, ne doit jamais déserter le combat pour la démocratie.
Je crois donc qu'une nouvelle page est en train de s'ouvrir
Cher Monsieur,
Pour avoir eu le plaisir de vous entendre parler de votre livre à Sciences-Po, je suis heureusement supris de vous lire sur ce blog.
Merci encore de votre intérêt et de votre message d'ouverture.
J'espère que la teneur du billet ne trahissait pas trop votre biographie.
Cordialement, David Valence.