Un borgne contre la République
Par David Valence le lundi, avril 9 2007, 05:53 - Lien permanent
Robert Badinter avait parlé, au milieu des années 90, d'une "lepénisation des esprits" à propos des lois sur l'immigration des ministres Pasqua et Jean-Louis Debré. Le propos, venant d'une des "consciences" de la gauche hexagonale, avait paru exagéré et contre-productif. Répondre à la peur du déclassement et à la colère de l'électorat frontiste par des propositions qui le ramènent dans la famille républicaine : tel était le défi que tous les responsables politiques de bonne volonté auraient dû s'assigner dans les années 90, plutôt que de stignatiser certains Français.
François Bayrou s'efforce aujourd'hui, à sa manière et avec l'UDF, de répondre à la détresse de beaucoup de Français qui, hier, votaient Le Pen comme on pousse un cri de colère.
C'est plutôt à une banalisation de Jean-Marie Le Pen et de ses ouailles à laquelle on assiste aujourd'hui. Jean-Marie Le Pen invité à Sciences-Po comme les autres candidats pour parler des femmes, Jean-Marie Le Pen qu'aucun journaliste n'ose interrompre sur un plateau de télévision pour contester la vérité des chiffres qu'il avance (souvent faux) et pointer l'incohérence prétendument rassembleuse de ses propositions. ..
Souvenons-nous : ce candidat-là soutenait autrefois, la lippe goguenarde et hargneuse, que le Sida se transmettait par la salive et la sueur, alors que les scientifiques étaient déjà largement en mesure de prouver le contraire. Dans un même élan, il précisait que l'essentiel des contaminations se produisaient via l'usage de drogue ou la sodomie. En clair, dans son esprit, le Sida était une affaire de camés et de pédés pour l'essentiel. Une partie de ces affirmations pouvaient trouver écho à l'époque, dans un climat de défiance à l'égard de la communauté homosexuelle, largement touchée par le virus ("ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés").
Sur cette affaire, Le Pen avait évidemment manqué de vision à long terme -quid des malades du Sida en Afrique noire, sont-ils tous vraiment des "sodomites" ou des drogués?- ; il s'était surtout révélé, une fois de plus, dans toute son ambiguïté vénéneuse. Le Pen ne mord pas, il progresse à coup d'insinuations fâcheuses, mais jamais trop dangereuses : les Républicains sentent bien que, derrière le "détail", les "Sidaïques", l'équipe de France "qui ne ressemble pas au pays", l'occupation allemande "pas si terrible" et la colonisation française "qui a beaucoup apporté aux Africains", c'est tout un paysage idéologique qui, pièce après pièce, se construit.
Le Pen n'a jamais exercé le pouvoir, à quelque échelon que ce fût : il n'a jamais été ni ministre, ni responsable d'un exécutif local (maire, président de conseil général, président de conseil régional). Ses idées n'ont donc guère subi les apories qu'impose le fait d'être aux responsabilités. Entre Le Pen version 1987 et Le Pen version 2007, il est -rien de plus naturel- moins de différences qu'entre le Sarkozy de 2007 et celui d'aujourd'hui.
J'en veux pour preuve deux interventions du borgne le plus célèbre de France au cours de la campagne présidentielle : le 3 avril et hier, 8 avril. "Le Monde" daté du 3 avril 2007 publiait un entretien avec le président du Front national. Les propos qu'y tenaient ce dernier jouaient sur tous les registres de l'extrême-droite la plus rance, mais je n'ai entendu personne s'émouvoir de leur teneur. Prenons le temps de décortiquer cet entretien pour saisir le raisonnement de Le Pen.
L'Evangile selon Jean-Marie pourrait commencer ainsi : "Au commencement était le complot...".
Pour l'ancien député poujadiste, qui siégea à l'Assemblée dès janvier 1956, il y a d'abord, quel que soit le sujet, complot. Cette figure chère aux paranoïaques (très nombreux en politique) finit toujours par transpercer les mots apparemment policés de Le Pen. Au début de l'interview du Monde, il dénonce ainsi des sondeurs qui "vendent une camelote qui n'existe pas" et cherchent à marginaliser le FN.
Agiter l'idée de complot flatte les plus faibles et les moins imaginatifs des Français : une "connexion", un "réseau", un dessein mystérieux suffirait à expliquer en vrac, le chômage, la construction européenne, l'euro, la fermeture de bureux de poste en milieu rural, la popularité passée de Ségolène Royal, que sais-je encore...
La fascination pour le complot est une grande maladie qui guette nos sociétés sans transcendance : la chaîne occulte des responsabilités et des intérêts tient lieu de mouvement et de sens de l'histoire pour beaucoup. Et pour Le Pen. On repère là une constante de l'extrême-droite qui, dans les années trente notamment, dénonçait un complot judéo-maçonnique pour expliquer l'abaissement de la France.
Chez Le Pen, après le complot, on trouve généralement le mensonge, ou l'inexactitude énorme, dont l'impact repose sur l'inculture de ses contradicteurs. Un exemple?
Dans l'entretien du 3 avril 2007, Le Pen se compare implicitement à de Gaulle en affirmant qu'avant son investiture par l'Assemblée comme Président du Conseil -le dernier de la IVe République-, le 1er juin 1958, de Gaulle "faisait 3%". Précisons ceci : de Gaulle ne s'était, avant fin 1958, jamais présenté à une élection, quelle qu'elle fût. Ce qui fait déjà une différence avec Le Pen. En outre, s'il avait crée et dirigé un mouvement politique, le RPF, le 7 avril 1947, le général de Gaulle avait mis en sommeil cette formation dès 1953. En 1958, de Gaulle ne "faisait" donc pas 3% : ceux qui se réclamaient de lui sans son accord (les Républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas) "faisaient" un peu plus.
Surtout, il est tout de même cocasse de voir un homme qui a dirigé la campagne de Tixier-Vignancour en 1965 se comparer à de Gaulle. De Gaulle voyait loin, Le Pen -nous l'avons vu sur le Sida- ne voit pas plus loin que le bout de ses mocassins.
De Gaulle, dans les moments critiques, a toujours choisi la République avant le reste ; Le Pen affirme, toujours dans cet entretien daté du 3 avril 2007, que la Nation l'emporte, pour lui, sur la République (comme si les deux devaient être distinguées, alors que la leçon de Valmy, élève Le Pen, est toute autre).
De Gaulle fit le choix du patriotisme et de l'honneur, même au prix d'une condamnation à mort -certes par contumace-, au moment critique ; qu'a fait Le Pen pour donner des leçons de patriotisme à la terre entière, et à M. de Villiers (dont le père fut un résistant héroïque) en particulier, dans cet entretien?
Il a accepté de torturer en Algérie, avec une bonne volonté marquée. Il a soutenu des hommes qui fomentaient un coup d'état colonialiste (en mai 1958) ou des assassinats (à l'époque de l'OAS). Le patriotisme dont se revendique M. Le Pen n'est pas celui des Républicains.
De la même manière, Le Pen se compare à Clemenceau en mettant en avant son âge : M. Le Pen a aujourd'hui 79 ans (mais Clemenceau en avait 76, soit trois de moins, en 1917, en revenant au pouvoir). S'il suffisait d'être septuagénaire, en politique, pour être Clemenceau, nous connaîtrions beaucoup de candidats, notamment du côté du Sénat ou même de l'Elysée!
En outre, cet homme compare la devise du pays "Liberté, égalité, fraternité" au "Tiens, v'là du boudin" de la Légion! Comment ne pas être indigné par ce mépris des valeurs nationales les plus généreuses?
Cet homme "ne croit pas à l'Europe", et veut faire "des confitures" de la monnaie unique. Que voir derrière ces affirmations? M. Le Pen ne croit pas à l'Europe parce qu'il est resté un Français de 1956, date où le temps pour lui s'est arrêté politiquement, avec l'érosion accélérée de ses ambitions politiques de premier plan. L'idéal européen ne peut rien lui évoquer, car c'est un idéal de concorde et de dialogue, quand il ne croit qu'au chacun pour soi et au chacun chez soi.
Quant aux "confitures", voilà bien de ces expressions faussement gouailleuses dont abuse l'ancien para fiévreux lorsqu'il n'a rien à dire! Ou comment enfumer le blaireau, pardon, le journaliste...
Notre tableau ne serait pas complet sans le registre scatologique, fréquent à l'extrême droite. M. Le Pen se moque, dans l'entretien du 3 avril, de ceux qui le disent vieilli en usant de l'ironie : parlant de lui à la troisième personne, il dit qu'"il fait sous lui, c'est bien connu". Si M. Le Pen entend rester sur ce registre, je lui rappelle le mot d'Edouard Herriot : la politique, c'est comme l'andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop".
Le fumet nauséabond que dégage l'extrême-droite vient pourtant de s'enrichir d'une nouvelle nuance : M. Le Pen, lors du "Grand rendez-vous Europe1 / TV5 Monde / Le Parisien" a reproché à M. Sarkozy d'être "un candidat qui vient de l'immigration".
Il est temps que M. Le Pen jette le masque et avoue que beaucoup, à l'extrême-droite, rejettent Sarkozy avec une violence qu'explique partiellement leur antisémitisme. Il n'est que de surfer pour le web pour le voir...
M. Le Pen n'a pas changé. Sa vision de la France n'est pas la nôtre, et nous devons défendre pied à pied les symboles nationaux qu'il s'approprie. Le vrai visage de la France, comme le disait Malraux, c'est pour nous celui de Jean Moulin qui agonise dans un avion, au-dessus du pays dont il chérissait les principes et les valeurs ; ce visage-là, tuméfié, blessé, sanguinolent, sera toujours plus beau que celui de M. Le Pen...
David Valence
Commentaires
Le Pen profère des attaques raciste à l'encontre de Sarközy... Fut-il un temps, Pol Pot reprochait avec véhémence aux Soviétiques et aux Chinois de trahir la révolution...
(pour ne mentionner qu'une de ces fameuses luttes fratricides)
Après tout, quelle différence entre les propos (connus... et toujours aussi corrosifs, hélas!) de Le Pen et les vues eugénistes et déterministes de Sarközy?
Que dire de l'association (hative et facile) entre délinquence et maladie mentale? la volonté de suivi psychiatrique de enfants avec des difficultés? ou les propos d'un Christian Vanneste, toujours dans les rangs de l'UMP?
Je suis l'une des premières à dénoncer (et abhorrer) la lepénisation des esprits. Il serait pourtant juste de rendre à César son dû et de ne pas victimiser certains candidats qui sont tout aussi dangereux que M. Le Pen (si ce n'est plus, M. Sarközy étant plus proche du pouvoir que ne le sera jamais le "borgne le plus célèbre de France")
Bravo pour ce blog (que je découvre), où la rareté des billes est compensée par la qualité.
L’acquis de l’in-né
Si je devais émettre une réserve, de taille, à ce blog: Bayrou ne fait pas totalement l'impasse sur la théorie du complot lorsqu'il se plaint de sondages qui le dévaloriseraient au profit de ...LePen (les instituts pensent que le vote Bayrou est moins "cristalisé" que le vote Sarko ou Ségo... qui sait?)
Pour en revenir à M.Sarkozy, son côté inquiétant n'est évidemment pas dû au fait d'avoir un grand-père hongrois. Les déclarations de Lepen à ce titre sont proprement scandaleuses et ce blog le dénonce avec justesse.
En revanche, l'entretien que le candidat de la droite "républicaine » a donné avec Michel Onfray pour le magazine "Philosophie" est truffé de prises de positions potentiellement eugénistes et en tous les cas infondées sur le plan scientifique.
Le problème, c'est que lorsqu'il dit "qu'il tend à penser, (lui), que l'on naît pédophile" et que les conditions d'existences n'expliquent pas tout, il oublie de dire que, s'il n'y a rien d'anormal à être "pédophile" quand on a 3 ans, à 20 ans cela révèle une évolution qui ne s'est pas accomplie, en général à cause de l'environnement familial ou psychologique (ou religieux).
L'ennui, c'est qu'il risque de convaincre (ou plutôt devrais-je dire, de persuader) une partie de ses électeurs avec des conneries pareilles. Et il se trouve même des gens de la droite soi-disant bien pensante pour prendre, sinon sa défense inconfortable, du moins le parti de ne pas lui intenter de procès en sorcellerie pour délit d'opinion. J'en veux pour preuve Philippe Tesson qui, sur I-Télé, sous-entend que si "le débat existe depuis 2000 ans", "c'est qu'on n’est pas capable de trouver une réponse"!!!
Le risque, c'est que Sarkozy le répressif mette en place une politique "assortie" à cette opinion infondée, par exemple en cherchant à repérer les délinquants à la maternelle! Je le vois d'ici nous annoncer : "ne pas faire de la prévention dès la petite enfance alors que tout nous porte à croire que cet individu à vocation à devenir un dangereux criminel sanguinaire? Je m'y refuse".
C'est le retour de la théorie du "tueur-né", pourtant largement dépassée et en tous les cas abandonnée par tous les criminologues sérieux. Y compris d'ailleurs les ultra-libéraux de l'école de Chicago. Dont Monsieur de Nagy-Bosca se réclame (génétiquement?) sur le plan économique.
Un exemple d'économiste, donc, pour finir. C'est Steven D Levitt, de Chicago justement. Dans "freakonomics", un best-seller américain, il prouve par A+B que le droit à l'avortement accordé par la Cour suprême a permis de réduire la criminalité 20 ans plus tard aux Etats-Unis, et qu'à contrario, la répression de l'avortement par Ceausescu en Roumanie a conduit 20 ans plus tard à des désordres tels qu'ils ont entraîné sa chute.
L'explication n'est pas génétique, elle est sociale. Les jeunes filles qui ont tendance à avorter sont issues de milieux défavorisés ou vivent elles-mêmes dans des conditions telles qu'elles ne leur permettraient pas d'élever leur enfant dans de bonnes conditions. Lorsqu’un enfant n’est pas désiré (ce qui, admettons-le, relève plus de l’environnement familial que de la génétique), Il y a de forte chance qu’il soit, au sens propre « mal élevé ».
Ces enfants, s'ils naissent quand même en raison de la prohibition de l'avortement (comme dans la Roumanie des années 60) auront plus de "chances" de devenir des délinquants que des enfants qui, avec un patrimoine génétique identique, naîtraient le cul bordé de nouilles pour péter dans la soie.
S'ils ne naissent pas (comme dans les Etats-Unis des années 70), ils viennent mécaniquement diminuer les chiffres de la délinquance quand bien même le pays en question (et c'est je crois le cas des Etats-Unis jusqu'au début des années 90) n'a quasiment rien fait pour améliorer la condition sociale et l'environnement des familles en question ce qui aurait été une façon démocratique de réduire la délinquance.
La démonstration ci-dessus est proprement amorale, mais ses vertus pédagogiques sont immenses. C'est pourquoi je me suis permis de la professer.
RDV au Portugal dans 20 ans?
Je te renvoie, chère Igern, à mon billet sur l'antisarkozysme.
Non, Sarkozy n'est pas Le Pen, et je persiste à dire que cet amalgame est TRES dangereux pour le débat public.
Il est vrai, mon billet précédent se voulait quelque peu provocateur -tu me connais... Il n'en reste pas moins que je considère certaines positions de l'UMP un brin dangereuses et pour le moins très démagogiques.
Revenons sur le behaviorisme et la démagogie chez Nicolas Zarközy. Car même le chien de Pavlov n'est pas qu'une machine à baver devant un sucre et les probabilités ne sont rien d'autre que cela, des éventualités statistiques dont l'issue sera toujours incertaine dans le cas des systèmes complexes comme peut l'être le vivant...
(quoi que puissent dire des experts en économie, criminalité et alii -et nous savons tous que l'expert n'est pas le scientifique)
Pourtant, cela n'a jamais empêché une récupération idéologique de la science et qui fut surtout l'apanage des partis de la droite extrême. Comme l'idée d'une arrestation préventive pour empêcher de délits probables -idée qui dans une réalité historique infamme vit le jour sous le nom de "schutzhaft".
Ce qui me dérange c’est le discours. Parce qu’il n’est jamais neutre et encore moins en politique où il reflète toujours une idéologie précise –i.e. une vision articulée et cohérente de la société. Et en l’occurrence, cette vision fleure bon l'architecture benthamite. "La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée" -un discours que notre droite républicaine et fréquentable tient pourtant sans ambiguïté et sans complexe...
Cela me dérange d'autant plus que, et ce n'est un secret pour personne, je suis opposée aux solutions toutes prêtes qui ne demandent qu'à être appliquées -tout simplement parce qu'elles n'existent pas, et prétendre le contraire relève du populisme. Une illusion de la réalité intelligible et immédiatement appréhensible qui fonde les idéologies des extrêmes politiques.
On ne résout pas tout avec davantage de prisons, une psychiatrisation des individus et une diabolisation de ceux qui à un moment de leur vie ont pu avoir des soucis psychiques. De la même manière que l'on n'aborde pas le débat en ouvrant complètement nos frontières, parler d'une "immigration choisie" n'est qu'une réponse de démagogue qui a de surcroît le "mérite" de jeter l'opprobre sur TOUS les étrangers et de générer des sentiments xénophobes (sentiments qui eux n'ont jamais été l'apanage des gens de cette terre de France). Et cela relève du ridicule que des gens comme moi ou M. Sarközy soient plus royalistes que le roi!
Mais le ridicule peut tuer.
L'influence de Jean-Marie Le Pen sur la sphère publique et l'insinuation de sa vision sociale dans la culture politique française en sont deux exemples.
On ne s'étonnera pas que les publics démocratiques soient défiants à l'égard du politique. Je veux bien admettre qu'une campagne électorale ne soit pas le forum idéal pour une discussion d'idées. Mais l'inconsistance du discours du candidat UMP est plus qu'un cas d'école. Verser dans ce clientélisme populiste parce que nous souhaitons récupérer un segment précis de l'électorat tourne au ridicule. Ortega y Gasset doit bien sourire: cette campagne présidentielle est la meilleure illustration de la victoire à la Pyrrhus des masses -et, pis de la démocratie. M. Sarközy (et l'UMP) n'a pas attendu des personnes comme moi pour être assimilé à M. Le Pen. Il le fit tout seul, comme un grand garçon.