Robert Badinter avait parlé, au milieu des années 90, d'une "lepénisation des esprits" à propos des lois sur l'immigration des ministres Pasqua et Jean-Louis Debré. Le propos, venant d'une des "consciences" de la gauche hexagonale, avait paru exagéré et contre-productif. Répondre à la peur du déclassement et à la colère de l'électorat frontiste par des propositions qui le ramènent dans la famille républicaine : tel était le défi que tous les responsables politiques de bonne volonté auraient dû s'assigner dans les années 90, plutôt que de stignatiser certains Français.

François Bayrou s'efforce aujourd'hui, à sa manière et avec l'UDF, de répondre à la détresse de beaucoup de Français qui, hier, votaient Le Pen comme on pousse un cri de colère.

C'est plutôt à une banalisation de Jean-Marie Le Pen et de ses ouailles à laquelle on assiste aujourd'hui. Jean-Marie Le Pen invité à Sciences-Po comme les autres candidats pour parler des femmes, Jean-Marie Le Pen qu'aucun journaliste n'ose interrompre sur un plateau de télévision pour contester la vérité des chiffres qu'il avance (souvent faux) et pointer l'incohérence prétendument rassembleuse de ses propositions. ..

Souvenons-nous : ce candidat-là soutenait autrefois, la lippe goguenarde et hargneuse, que le Sida se transmettait par la salive et la sueur, alors que les scientifiques étaient déjà largement en mesure de prouver le contraire. Dans un même élan, il précisait que l'essentiel des contaminations se produisaient via l'usage de drogue ou la sodomie. En clair, dans son esprit, le Sida était une affaire de camés et de pédés pour l'essentiel. Une partie de ces affirmations pouvaient trouver écho à l'époque, dans un climat de défiance à l'égard de la communauté homosexuelle, largement touchée par le virus ("ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés").

Sur cette affaire, Le Pen avait évidemment manqué de vision à long terme -quid des malades du Sida en Afrique noire, sont-ils tous vraiment des "sodomites" ou des drogués?- ; il s'était surtout révélé, une fois de plus, dans toute son ambiguïté vénéneuse. Le Pen ne mord pas, il progresse à coup d'insinuations fâcheuses, mais jamais trop dangereuses : les Républicains sentent bien que, derrière le "détail", les "Sidaïques", l'équipe de France "qui ne ressemble pas au pays", l'occupation allemande "pas si terrible" et la colonisation française "qui a beaucoup apporté aux Africains", c'est tout un paysage idéologique qui, pièce après pièce, se construit.

Le Pen n'a jamais exercé le pouvoir, à quelque échelon que ce fût : il n'a jamais été ni ministre, ni responsable d'un exécutif local (maire, président de conseil général, président de conseil régional). Ses idées n'ont donc guère subi les apories qu'impose le fait d'être aux responsabilités. Entre Le Pen version 1987 et Le Pen version 2007, il est -rien de plus naturel- moins de différences qu'entre le Sarkozy de 2007 et celui d'aujourd'hui.

J'en veux pour preuve deux interventions du borgne le plus célèbre de France au cours de la campagne présidentielle : le 3 avril et hier, 8 avril. "Le Monde" daté du 3 avril 2007 publiait un entretien avec le président du Front national. Les propos qu'y tenaient ce dernier jouaient sur tous les registres de l'extrême-droite la plus rance, mais je n'ai entendu personne s'émouvoir de leur teneur. Prenons le temps de décortiquer cet entretien pour saisir le raisonnement de Le Pen.

L'Evangile selon Jean-Marie pourrait commencer ainsi : "Au commencement était le complot...".

Pour l'ancien député poujadiste, qui siégea à l'Assemblée dès janvier 1956, il y a d'abord, quel que soit le sujet, complot. Cette figure chère aux paranoïaques (très nombreux en politique) finit toujours par transpercer les mots apparemment policés de Le Pen. Au début de l'interview du Monde, il dénonce ainsi des sondeurs qui "vendent une camelote qui n'existe pas" et cherchent à marginaliser le FN.

Agiter l'idée de complot flatte les plus faibles et les moins imaginatifs des Français : une "connexion", un "réseau", un dessein mystérieux suffirait à expliquer en vrac, le chômage, la construction européenne, l'euro, la fermeture de bureux de poste en milieu rural, la popularité passée de Ségolène Royal, que sais-je encore...

La fascination pour le complot est une grande maladie qui guette nos sociétés sans transcendance : la chaîne occulte des responsabilités et des intérêts tient lieu de mouvement et de sens de l'histoire pour beaucoup. Et pour Le Pen. On repère là une constante de l'extrême-droite qui, dans les années trente notamment, dénonçait un complot judéo-maçonnique pour expliquer l'abaissement de la France.

Chez Le Pen, après le complot, on trouve généralement le mensonge, ou l'inexactitude énorme, dont l'impact repose sur l'inculture de ses contradicteurs. Un exemple?

Dans l'entretien du 3 avril 2007, Le Pen se compare implicitement à de Gaulle en affirmant qu'avant son investiture par l'Assemblée comme Président du Conseil -le dernier de la IVe République-, le 1er juin 1958, de Gaulle "faisait 3%". Précisons ceci : de Gaulle ne s'était, avant fin 1958, jamais présenté à une élection, quelle qu'elle fût. Ce qui fait déjà une différence avec Le Pen. En outre, s'il avait crée et dirigé un mouvement politique, le RPF, le 7 avril 1947, le général de Gaulle avait mis en sommeil cette formation dès 1953. En 1958, de Gaulle ne "faisait" donc pas 3% : ceux qui se réclamaient de lui sans son accord (les Républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas) "faisaient" un peu plus.

Surtout, il est tout de même cocasse de voir un homme qui a dirigé la campagne de Tixier-Vignancour en 1965 se comparer à de Gaulle. De Gaulle voyait loin, Le Pen -nous l'avons vu sur le Sida- ne voit pas plus loin que le bout de ses mocassins.

De Gaulle, dans les moments critiques, a toujours choisi la République avant le reste ; Le Pen affirme, toujours dans cet entretien daté du 3 avril 2007, que la Nation l'emporte, pour lui, sur la République (comme si les deux devaient être distinguées, alors que la leçon de Valmy, élève Le Pen, est toute autre).

De Gaulle fit le choix du patriotisme et de l'honneur, même au prix d'une condamnation à mort -certes par contumace-, au moment critique ; qu'a fait Le Pen pour donner des leçons de patriotisme à la terre entière, et à M. de Villiers (dont le père fut un résistant héroïque) en particulier, dans cet entretien?

Il a accepté de torturer en Algérie, avec une bonne volonté marquée. Il a soutenu des hommes qui fomentaient un coup d'état colonialiste (en mai 1958) ou des assassinats (à l'époque de l'OAS). Le patriotisme dont se revendique M. Le Pen n'est pas celui des Républicains.

De la même manière, Le Pen se compare à Clemenceau en mettant en avant son âge : M. Le Pen a aujourd'hui 79 ans (mais Clemenceau en avait 76, soit trois de moins, en 1917, en revenant au pouvoir). S'il suffisait d'être septuagénaire, en politique, pour être Clemenceau, nous connaîtrions beaucoup de candidats, notamment du côté du Sénat ou même de l'Elysée!

En outre, cet homme compare la devise du pays "Liberté, égalité, fraternité" au "Tiens, v'là du boudin" de la Légion! Comment ne pas être indigné par ce mépris des valeurs nationales les plus généreuses?

Cet homme "ne croit pas à l'Europe", et veut faire "des confitures" de la monnaie unique. Que voir derrière ces affirmations? M. Le Pen ne croit pas à l'Europe parce qu'il est resté un Français de 1956, date où le temps pour lui s'est arrêté politiquement, avec l'érosion accélérée de ses ambitions politiques de premier plan. L'idéal européen ne peut rien lui évoquer, car c'est un idéal de concorde et de dialogue, quand il ne croit qu'au chacun pour soi et au chacun chez soi.

Quant aux "confitures", voilà bien de ces expressions faussement gouailleuses dont abuse l'ancien para fiévreux lorsqu'il n'a rien à dire! Ou comment enfumer le blaireau, pardon, le journaliste...

Notre tableau ne serait pas complet sans le registre scatologique, fréquent à l'extrême droite. M. Le Pen se moque, dans l'entretien du 3 avril, de ceux qui le disent vieilli en usant de l'ironie : parlant de lui à la troisième personne, il dit qu'"il fait sous lui, c'est bien connu". Si M. Le Pen entend rester sur ce registre, je lui rappelle le mot d'Edouard Herriot : la politique, c'est comme l'andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop".

Le fumet nauséabond que dégage l'extrême-droite vient pourtant de s'enrichir d'une nouvelle nuance : M. Le Pen, lors du "Grand rendez-vous Europe1 / TV5 Monde / Le Parisien" a reproché à M. Sarkozy d'être "un candidat qui vient de l'immigration".

Il est temps que M. Le Pen jette le masque et avoue que beaucoup, à l'extrême-droite, rejettent Sarkozy avec une violence qu'explique partiellement leur antisémitisme. Il n'est que de surfer pour le web pour le voir...

M. Le Pen n'a pas changé. Sa vision de la France n'est pas la nôtre, et nous devons défendre pied à pied les symboles nationaux qu'il s'approprie. Le vrai visage de la France, comme le disait Malraux, c'est pour nous celui de Jean Moulin qui agonise dans un avion, au-dessus du pays dont il chérissait les principes et les valeurs ; ce visage-là, tuméfié, blessé, sanguinolent, sera toujours plus beau que celui de M. Le Pen...

David Valence