En politique, il n’est jamais bien vu de revêtir les habits de Cassandre.

Eric Besson l’apprit à ses dépens. Ayant souligné en interne les faiblesses de la campagne socialiste au moment où Mme Royal se voulait au zénith, le député de la Drôme se vit morigéné par les courtisans de Solférino, jusqu’à la rupture.

Rien de plus utile pourtant, en période électorale, que de partager un dîner avec des amis suffisamment proches pour vous bousculer. François Mitterrand, souvent dépeint en souverain d’Ancien Régime, put compter sur Georges Dayan pour remplir ce rôle, jusqu’en 1981 ; Jacques Chirac écoutait de même les conseils de Pierre Mazeaud, gaulliste intransigeant, légiste ombrageux, parlementaire émérite.

Dans cette campagne, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont longtemps péché par trop d’assurance : fermés sur eux-mêmes et ne voulant voir en leurs conseillers que des faiseurs de notes, ils ont progressivement perdu toute lucidité sur la nature de l’élection à venir. Focalisés sur le second tour, comme Lionel Jospin en son temps, ils n’ont pas cherché à construire autour de leurs idées, mais d’abord à s’affranchir de leurs soutiens, jusqu’à la solitude.

L’autisme tue, dans une campagne présidentielle, plus sûrement que les gaffes.



A quelques semaines du premier tour, François Bayrou semble en mesure de déjouer les pronostics strictement bipolaires. Quelles sont les raisons de son succès, de la faveur que rencontre notre famille politique, celle du centre démocrate et libéral ?

Pour le téléspectateur lambda, le candidat de l’UDF a commencé sa campagne en dénonçant des sondages truqués, ou commandés par l’UMP et le PS, lorsqu’ils lui promettaient 8 ou 9% des voix.

Puis, il a « enchaîné » sur la salutaire dénonciation du protocole médiatique, et essentiellement télévisuel : complaisant avec les supposés « forts » (Sarkozy, Royal), impitoyable de mauvaise foi avec les « petits » d’alors (Bayrou, Le Pen, Voynet, Villiers et Buffet).

Enfin, François Bayrou a su poser en candidat des « sans voix », en préférant –jusqu’au Zénith du 21 mars 2007- les petites réunions aux grands meetings, les salles studieuses aux gymnases surchauffés, la pédagogie tranquille au volontarisme creux. Issu d’un milieu modeste, ayant réussi à la force du poignet sans renier ses valeurs ou sa famille, assumant son provincialisme, ce candidat-là avait tous les atouts pour crever le plafond des 10, et même des 15%.

Or, voilà que le niveau des intentions de vote, comme pour d’autres l’argent, corrompt.

Pas le candidat de l’UDF, notre candidat, qui va répétant avec une heureuse modestie que le plus dur reste à faire, et que la dernière marche est peut-être plus difficile à gravir que toutes les autres réunies. Si la raison l'emporte chez François Bayrou, il est certain de mes camarades centristes qui perdent le nord.

C’est autour de soi, dans cette famille qu’on connaissait raisonnable mais fière de son indépendance, ouverte mais pas molle, qu’une dangereuse euphorie prend. Le sain scepticisme à l’égard de sondages autrefois boudeurs, aujourd’hui flatteurs, s’est évanoui.

N’entend-on pas évoquer par tel ou tel de nos camarades la soupe des cabinets ministériels ?

Les allées du centrisme commencent à retentir des mots mirobolants que d’aucuns, comme à la voiture des mariés les casseroles du bonheur, aimeraient accoler à leur nom : conseiller spécial, conseiller technique, directeur de cabinet, … Quoi de plus grisant que de se voir prêtée une influence qu’on n’a pas, ou un avenir immérité ?

Or, rien n’est joué dans cette campagne.

Le seul chiffre à retenir de sondages qui tombent comme à Gravelotte, c’est celui des indécis : entre 45 et 55% des Français, selon les instituts. Tel candidat qui semble réunir aujourd’hui 26% (Nicolas Sarkozy) pourrait se retrouver mécaniquement à 13%, si tous les indécis décidaient de le bouder.

Ajoutez à ceci que la marge d’erreur des sondages tourne, en temps normal, autour de 3%, et vous comprendrez que nul n’est assuré, à l’heure ultime, de ne pas voir son carrosse se transformer en citrouille.

Le responsable des sondages du Parti socialiste l’a déclaré en petit comité : cette campagne ressemble à s’y méprendre à une patinoire. Une patinoire enfumée, où chacun se meut dans le brouillard, pourrait-on ajouter.

Qui peut affirmer aujourd’hui que le mur Le Pen s’est éloigné de la glace où nous évoluons ?

La prudence reste de mise dans cet environnement incertain.

Armés de leur volonté de réformer le pays et de lui redonner enfin confiance, les centristes doivent continuer à défendre leurs idées avec modestie, à Pontivy, à Foix, à Altkirch, à Saint-Omer ou à Paris.

ll faut souhaiter pour la France que les électeurs se prononcent sur un projet, non simplement sur des images ; sur des idées, et pas uniquement sur des personnes.

Prendre le beau risque de l’exigence, tel est le vrai chemin de la famille centriste et libérale. Il ne passe pas, pour le moment, par les cafés à la mode où certains courtisans gagneraient à se rappeler la fable de la grenouille et du bœuf.

David Valence