Une parodie de débat démocratique oppose depuis quelques jours les prétendants à l’investiture socialiste. Cette procédure n’appelle pas, de la part des militants d’autres formations politiques, de commentaires trop détaillés sur le fond.

Il nous importe peu, à nous autres qui croyons à la nécessité d’un sursaut, d’un rassemblement des Français sur la France et sur l’Europe, de savoir qui, de la télégénique Royal, du préhistorique Fabius ou du dilettante Strauss-Kahn, se verra reconnu l’honneur de représenter les socialistes en avril-mai 2007.

Tout juste pouvons-nous tirer quelques enseignements de la teneur des propositions avancées. Une réserve au moins : on se frottait les yeux, ou plutôt les oreilles, en écoutant le premier débat, consacré aux questions économiques et sociales.

Pas un mot sur la dette publique, qui obère pourtant la capacité d’investissement et la réactivité de l’Etat pour les générations futures ! Seul le Professeur Strauss-Kahn daigna y faire un brève allusion, comme on écrase un cafard gênant sous le mégot d’une cigarette.

Pour les socialistes, le « progrès », idée vague, se résume au slogan des barbiers de jadis : « Demain, on rase gratis ! ».

La générosité affichée par les trois candidats masque mal cette réalité cruelle : c’est le seul désir de gagner les élections, et de rentrer dans l’Etat, sans avoir rien appris, ni rien oublié, qui stimule les hommes politiques de gauche.

Nombre d’électeurs « progressistes » l'ont bien compris, qui se résignent pas à voter utile dès le premier tour, en avril prochain.

Ils sentent que les socialistes, au-delà de leur désir de victoire, ne nourrissent pas de grand dessein pour la France. Décidément, ces socialistes-là ne méritent pas de gouverner notre pays.

A travers la pauvreté des propositions au PS, je vois l’amorce d’une modification radicale du champ politique français. Depuis 30 ans, la gauche française avait acquis une domination incontestable dans le domaine des idées : ses convictions (une société ouverte, tolérante, solidaire) semblaient aller « dans le sens de l’histoire ».

Or, chacun sait qu’il n’est pas de sens de l’histoire, et que le cours des fleuves ne se résume pas à une ligne droite entre l’amont et l’aval.

Qu’on examine les propositions « chocs » formulées par la reine des instituts de sondages : l’encadrement militaire des jeunes délinquants (qui existe déjà), la réforme des 35 heures (qui ont été largement assouplies par la droite), les « jurys populaires ».

Qu’y voit-on ? Deux clins d’œil à la droite, un clin d’œil à la pire des droites (ou à la pire des gauches).

Or, nul n’ignore désormais que Mme Royal travaille l’œil vissé sur les études d’opinion, qui lui tiennent lieu d’analyses de la société française.

Ecoutons-la : si ces propositions sont jugées « de droite », elle n’en porte aucune responsabilité, puisque c’est « le peuple » qui les lui demande !

Que Mme Royal assume ce qui nourrit toute sa stratégie politique : l'idée selon laquelle le « peuple » serait de droite, les idées seraient « à droite », l'air du temps soufflerait vers l'Est!

Le constat est implacable.



Mme Royal, plus fine que beaucoup de ses collègues masculins, prend donc acte du basculement du débat politique français vers la droite.

Reconnaissons-le : le débat public ne se noue plus, aujourd’hui, autour du droit pour les homosexuels de sl marier, mais sur la supposée irresponsabilité des magistrats de la République.

Nicolas Sarkozy a réussi son pari de 2002 : non pas gagner les élections de 2007, mais imposer la droite la plus dure sur le terrain des idées, en contestant son magistère intellectuel à une gauche en panne d’inventivité.

Ainsi, c’est un des invariants du débat politique en France, depuis 30 ans, qui s’effondre sous nos yeux.

Daniel Halévy pensait, dans les années trente, que le destin naturel de toutes les gauches était de finir à droite (les libéraux, les radicaux). Désormais, il semble que l'évolution d'une certaine droite attire la gauche sur son terrain.

Comment comprendre que les idées de droite soient en passe de l’emporter dans le débat public, sans que cela garantisse une victoire de l’UMP en 2007 ?

J’y vois trois explications :

-l’avènement d’une nouvelle génération de militants et de responsables politiques, au sein de la droite libérale-conservatrice ; écoeurés par l’incurie et l’aboulie des années Chirac, ces quadragénaires, voire trentenaires et plus encore « vingtenaires », ont voulu repenser une droite fière d’elle-même, assumant ses valeurs (ordre, liberté d’entreprendre, mérite) et sa vision du monde (le pessimisme ontologique) ; sans relire Hayek chaque jour, ils ont réussi à se muscler idéologiquement, et pourraient en remontrer à plus d’un trotskisme quant au sectarisme et à la conviction d’être « du bon côté » ; ajoutons que les jeunes militants en question n’hésitent pas à lorgner ouvertement du côté des républicains américains, et de leur « révolution conservatrice » ;

-le hiatus entre une gauche devenue, pour ce qui est de ses classes dirigeantes, « le parti de l’Etat », donc des « experts » de la chose publique et de leur arrogance, et un électorat dégoûté par les grosses ficelles de la promesse redistributive ; puisque la gauche socialiste ne sait pas où elle veut conduire la France, elle entend lui garantir un « sur-place » confortable ; à l’inverse, les idées-forces de la droite sarkosyste sont immédiatement identifiées par l’opinion, qui se cristallise autour d’elles ;

-l’équation personnelle de Nicolas Sarkozy qui, s’il gouverne de façon très « classique » sur le fond, n’a cessé de tenir le même discours -provocateur, sécuritaire et ultra-libéral- sur la forme.

Cette évolution ouvre une fenêtre de tir à l’UDF pour tenir un discours libéral mais progressiste, responsable mais populaire.

Sachons résister à la pente réactionnaire qu'emprunte actuellement la vie politique française, pour créer –enfin- une belle surprise au soir du premier tour de l’élection présidentielle.

David Valence